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14/05/2018 08:38 EDT | Actualisé 14/05/2018 11:41 EDT

Froncement de sourcils vs satire assassine

Deux événements séparés m'amènent, cette semaine, à réfléchir à la liberté d'expression et à son pendant, la censure.

Wang HE via Getty Images

Il y a quelques semaines on rapportait qu'un froncement de sourcil excédé de la part d'une reporter, lors d'une conférence de presse clôturant la session du parlement chinois, avait causé une tempête politique et médiatique en Chine, particulièrement sur les réseaux sociaux.

Les nouveaux médias favorisent ce genre de situation et c'est pourquoi les émissions en direct, en Chine, sont rarissimes. Le différé permet en effet aux autorités de « corriger » toute situation incongrue ou portant à interprétation. Et même dans le récent, la censure a fini par s'appliquer à la vidéo perçue comme irrévérencieuse envers le président. Il faut garder à l'esprit que les conférences de presse en Chine sont rares et soigneusement préparées, de sorte que les dirigeants ne se font jamais poser de questions non prévues ou pouvant les mettre dans l'embarras. Ce qui explique l'impatience et la colère de ces mêmes officiels lorsqu'ils sont questionnés à l'étranger sur des sujets fâchant.

Les Chinois, qui peuvent interdire ou supprimer toute manifestation qui ferait perdre la face à un invité étranger, comprennent mal que nous ne puissions, dans nos sociétés, empêcher des manifestants d'exprimer leur mécontentement vis-à-vis de la Chine dans des dossiers comme les tensions au Tibet ou la répression du Falun Gong. Pour eux, ne pas contenir de telles manifestations revient à poser un geste inamical. Comme ce genre de situation se produit souvent dans les pays occidentaux, les cortèges officiels transportant des notables chinois tâchent d'éviter les endroits problématiques et convergent vers des contre-manifestations sympathiques au régime; parfois les deux clans se font face.

À l'inverse, la parodie Trump-Cohen-Daniels-Giuliani lors du Saturday Night Live (SNL) d'il y a dix jours, serait inimaginable dans le contexte chinois où toute caricature ou allusion humoristique aux dirigeants en poste est proscrite. L'émission SNL a toujours été caustique et irrévérencieuse pour les politiciens américains, surtout les présidents, depuis plus de 40 ans. Les comportements du président Trump offrent du matériel savoureux aux rédacteurs de l'émission dont le ton est plus mordant et la satire encore plus impitoyable depuis la campagne présidentielle de 2016.

Le manque de transparence provoque des interprétations plus ou moins fondées

Parce que les régimes étaient extrêmement opaques, les anciens soviétologues et les sinologues des années 1950 à 1989 étaient amenés à interpréter les moindres signes pour décoder des changements politiques, des orientations nouvelles, des disgrâces politiques, etc. Mentions ou omissions de noms dans des discours ou bulletins officiels, nuances dans les titres ou dans les adjectifs utilisés pour décrire tel ou tel leader, ordre de préséance, présence voire même l'effacement d'un personnage sur une photo officielle, autant de feuilles de thé qui permettaient aux experts d'interpréter la situation politique, les bons comme les mauvais augures.

Le gouvernement chinois a engagé un combat contre la propagation de « rumeurs ». Cette lutte, qui n'est pas dénuée d'arrière-pensées politiques, est présentée sous de nobles motivations, notamment la lutte à la corruption financière. Et il faut bien admettre qu'à l'ère de l'internet débridé et des réseaux sociaux hors de contrôle, d'autres pays emboîtent le pas à la Chine dans la lutte aux rumeurs. Les médias sociaux, reconnaissant de plus en plus leur responsabilité, essaient aussi de corriger leur trop grand laxisme.

Rappelons-nous que les rumeurs ont toujours existé et la chasse aux propagateurs de celles-ci aussi. Je vous recommande l'excellent et très divertissant livre de Jonathan Spence, Treason by the Book. Ce court ouvrage, dont l'action se déroule à l'époque de la Chine impériale, se lit comme un roman policier fascinant et aide à mieux comprendre les racines historiques de l'obsession du contrôle des rumeurs des dirigeants chinois actuels.

Mais la meilleure façon pour la Chine et ses dirigeants de lutter contre les fausses nouvelles ne serait-elle pas de faire preuve de plus de transparence et d'accepter de répondre à une presse plus indépendante, en concurrence pour la vérité journalistique? Cette presse libre s'adresserait à un public de plus en plus averti, qui pourrait faire la part des choses entre le vrai et le faux, l'important et l'accessoire. Cela lui éviterait de se rabattre sur des vidéos insignifiantes et de verser dans la cyber-démesure pour un simple froncement de sourcil. Pour sa part, le gouvernement, au lieu de verser dans la censure, ne répondrait au froncement de sourcils que par un haussement d'épaules...