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15/05/2018 09:00 EDT | Actualisé 15/05/2018 09:00 EDT

La gratuité, mais à quel prix?

Alors que certains applaudissent la décision du tribunal au sujet du recours collectif portant sur gratuité scolaire, moi, je me désole…

Kosamtu via Getty Images
Moins de sorties, moins de culture, moins de romans, des travaux moins élaborés, moins de temps passé à enseigner afin de permettre à mes élèves de lire…

Je commencerai par dire que ce recours est fausse bonne idée. Oui, il assure la gratuité, mais à quel prix? Je crois que la population ne mesure pas encore les conséquences d'une telle décision.

La loi de l'instruction publique dit (je paraphrase) qu'on ne peut pas facturer aux parents l'achat de matériel obligatoire qui devrait être fourni par les écoles. La loi permet cependant de faire payer les parents pour du matériel dans lequel les jeunes écrivent, dessinent ou découpent. Ça permet, entre autres, de faire acheter des cahiers d'exercices en mathématique ou encore, des tablettes d'artiste en arts plastiques.

Tout d'abord, saviez-vous que le gouvernement octroie déjà une subvention oscillant entre 6000$ et 7000$ aux écoles (publiques et privées) pour chaque élève qui fréquente leur institution? Je sais que pour certains parents, demander 300$, c'est beaucoup d'argent. J'en conviens. Je le sais parce que je travaille en milieu défavorisé et mon école a un indice de défavorisation de 10 (sur 10). Mais quand on sait ce que ça coûte au gouvernement pour financer un élève, n'est-ce pas un compromis raisonnable?

Comme le gouvernement n'a pas donné d'argent supplémentaire aux commissions scolaires ou aux écoles pour couvrir ces frais, le résultat est qu'il n'y aura plus de sorties l'an prochain.

Mais ça va plus loin que ça. Saviez-vous que l'an prochain, on ne pourra plus demander d'argent aux parents pour les sorties éducatives obligatoires (musées, Biodôme, Jardin botanique, journée à Ottawa, journée de ski, de glissades, etc.)? On ne peut plus, car ces sorties sont obligatoires et se déroulent pendant les heures de classe. Donc, selon la loi, ces sorties devraient être payées par l'école. Et comme le gouvernement n'a pas donné d'argent supplémentaire aux commissions scolaires ou aux écoles pour couvrir ces frais, le résultat est qu'il n'y aura plus de sorties l'an prochain (et les années subséquentes si la loi n'est pas modifiée). Certaines commissions scolaires ont déjà annoncé cette décision.

Il y a quelques années, nous (les enseignants) avions refusé de faire des sorties parce que le gouvernement ne reconnaissait pas le temps que nous consacrions à préparer et à participer à ces activités. À la suite de cela, il y a eu un tollé dans la population. On nous traitait de tous les noms. On nous accusait de priver les jeunes de culture, de loisirs. Nous étions tellement égoïstes...

Avec la récente décision du tribunal, nous nous retrouvons maintenant dans la même situation... Et là, je ne blâme pas le juge qui a rendu la décision. Lui, il n'a pas à prendre en compte les considérations pédagogiques. Il ne fait qu'appliquer la loi et la loi, telle que formulée, ne permet plus de faire payer les parents pour des sorties éducatives obligatoires.

Laissez-moi maintenant vous exposer une situation qui me touche plus particulièrement à titre d'enseignant de français. : l'achat de romans. À l'école où j'enseigne, nous demandions aux parents des élèves fréquentant le Programme d'éducation internationale (PÉI) de payer pour l'achat des romans. L'ensemble des parents était d'accord et cette décision était entérinée chaque année par le Conseil d'établissement. Nous faisions acheter les romans parce que nous enseignons aux élèves à «travailler» un roman en l'annotant, en surlignant les passages importants (un peu comme dans un cahier d'exercices) afin d'en faire, plus tard, une analyse.

Vous devriez voir le nombre de nos jeunes qui surlignent dans leurs romans, qui les tapissent de post-it afin d'identifier les thèmes, les actions importantes ou encore, qui écrivent dans les marges afin de commenter un passage. De plus, chaque élève ayant son roman, il pouvait en faire la lecture à la maison (les soirs et les fins de semaine).

Comme la lecture des romans est obligatoire, on ne peut plus demander aux parents de les acheter.

L'an prochain, ce sera fini. Comme la lecture des romans est obligatoire, on ne peut plus demander aux parents de les acheter. L'école devra donc «fournir» les romans aux élèves. Moi, j'ai 110 élèves et ils lisent six romans. Vous croyez que l'école va acheter 600 romans juste pour moi? Et un autre 600 pour chacun de mes collègues de français? Les enseignants d'anglais vivront aussi la même situation.

Résultat? L'école va acheter, sur une période de deux-trois ans, une série de 40 exemplaires de chacun des romans lus en classe. En fin de compte, il n'y aura plus un roman pour chacun de mes élèves. Ils devront donc se les prêter. Mes élèves ne pourront donc plus écrire, surligner et annoter leurs romans. De plus, les élèves ne pourront pas apporter les livres à la maison. Je devrai donc les faire lire uniquement en classe. Vous imaginez combien de temps ça va prendre à mes élèves pour lire un roman de 500 pages à coups de 15 minutes de lecture par cours? Je ne peux pas vraiment donner beaucoup plus de temps en classe pour lire; je dois aussi enseigner...

Parce que maintenant, je devrai choisir mes romans, non pas en fonction de leur pertinence ou en fonction de leur apport pédagogique, mais plutôt en fonction du nombre de leurs pages?

Alors, «Fais lire des romans plus courts» me direz-vous... Ah oui? Parce que maintenant, je devrai choisir mes romans, non pas en fonction de leur pertinence ou en fonction de leur apport pédagogique, mais plutôt en fonction du nombre de leurs pages? J'enseigne en 5e secondaire. Je prépare mes élèves au cégep. Ils devraient lire quelques romans plus «consistants», non?

Mes élèves liront donc moins de livres l'an prochain et je ne pourrai plus demander à mes jeunes de travailler mes romans de la même façon qu'on le faisait auparavant. Qu'on se comprenne bien : je suis capable d'adapter mon enseignement. Cependant, encore une fois, on me demande de niveler par le bas ET ON CONTINUE DE CREUSER LE FOSSÉ ENTRE LE PUBLIC ET LE PRIVÉ parce qu'au privé, les parents pourront encore acheter des livres et payer pour des sorties...

Je le dis : il n'y a aucun plus dans cette décision. Que du moins. Moins de sorties, moins de culture, moins de romans, des travaux moins élaborés, moins de temps passé à enseigner afin de permettre à mes élèves de lire...

Il n'y a pas des 36 solutions. Soit le gouvernement donne plus d'argent aux commissions scolaires pour couvrir ces frais, soit on continue de demander une légère contribution aux parents (et d'après ce que j'entends, plusieurs sont prêts à le faire).

Dans notre école, cette décision a eu l'effet d'une bombe, et ce, autant chez les enseignants que chez les jeunes. Quand l'ensemble des parents va comprendre les conséquences de ce recours, je crois qu'il va y avoir de la grogne et, à mon avis, cette grogne va être tellement forte (surtout à cause des sorties) que le gouvernement va devoir reculer.

Si j'étais de mauvaise foi, je dirais que lors des prochaines négos, le gouvernement va dire qu'il entend le mécontentement de la population et qu'il va remettre de l'argent dans le système.

Si j'étais de mauvaise foi, je dirais que lors des prochaines négos, le gouvernement va dire qu'il entend le mécontentement de la population et qu'il va remettre de l'argent dans le système. Cependant, à cause de cela, il n'aura plus d'argent pour augmenter les enseignants qui devront (ici débute le chantage émotif), s'ils souhaitent vraiment le bien de leurs élèves, renoncer à un juste salaire et à de meilleures conditions de travail.

Qui vivra verra...