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11/01/2019 09:40 EST | Actualisé 11/01/2019 09:44 EST

«Kanata»: se faire sa propre idée

C'était une histoire actuelle avec des protagonistes d'aujourd'hui qui traînent chacun à leur manière le poids des générations qui les ont précédés.

DAVID LECLERC
Kanata, répétitions août 2016.

Quand est-ce que ça a commencé à déraper? L'été dernier, Kanata n'avait pas fait une seule entrée que déjà des armées de commentateurs sortaient leurs tweets assassins et leurs condamnations sans appel. Personne n'avait vu la pièce de Robert Lepage et du Théâtre du Soleil que celle-ci se faisait déjà critiquer par tout le monde et son beau/belle frère/sœur.

Je dois confesser que je n'ai pas suivi l'affaire. Aux attaques, je préfère les rencontres. Aux gérants d'estrade, je suis les joueurs. Aux critiques, je choisis l'art. C'était l'été et j'avais bien d'autres choses à faire que de suivre une autre escalade de rideaux.

Avant de dire des bêtises, je voulais pouvoir me faire une idée. (Quand est-ce qu'on a l'occasion de se faire une idée avant de dire des bêtises en 2019?).

Ô chance, je viens de passer quelques jours à Paris pour le boulot. Je me suis donc procuré l'un des précieux billets pour le spectacle qui se joue encore quelques semaines au Théâtre de la Cartoucherie, loin du centre frénétique de la Ville Lumière.

L'expérience du lieu en pleine verdure. L'accueil, à la nuit tombante dans le bois de Vincennes. L'entrée dans une vaste salle décorée de calligraphies indiennes (attention! Ici, pour apaiser les esprits prompts à voir le mal où des gens voulaient faire le bien, il faut que je précise qu'il s'agissait de l'écriture devanagari, originaire d'Inde, en Asie).

«Le temps, à la fin, vous sautera dessus, comme le faucon sur la perdrix» (Kabir), disait par exemple l'une de ces citations indiennes. Au comptoir, on servait de la bouffe atypique aux saveurs exotiques. Autour de grandes tables, des gens de tous âges mangeaient et papotaient en attendant l'ouverture de la salle. Déjà, avant le spectacle, les spectateurs étaient enveloppés d'un univers bienveillant et propre au Théâtre du Soleil.

En lisant le programme, j'appris par ailleurs que la troupe fondée en 1964 par Ariane Mnouchkine est composée d'une trentaine de nationalités, dont des Afghans, des Sud-Américains, des Indiens... des réfugiés, des gens d'ici et d'autres d'ailleurs, qui, à chaque spectacle, revêtent avec respect le rôle de l'autre. Plutôt sympa comme formule. De plus, la troupe est engagée dans toutes sortes de causes dont la dernière est la défense des artistes au Brésil en leur donnant l'entièreté de la recette de leur bal du réveillon du 31 décembre 2018.

Mais alors, pourquoi cette controverse?

Kanata s'ouvre sur un tableau du XIXe siècle de Cornelius Krieghoff représentant un chasseur huron-wendat appelant l'orignal. Rapidement le temps s'accélère. Des prêtres enlèvent des enfants à leurs mères. Des bûcherons abattent à la tronçonneuse des forêts entières. Des villes s'érigent là où il n'y avait que des espaces de nature. On se retrouve dans une ruelle de Vancouver, sale, grise, glauque, où de jeunes filles autochtones sont prises dans la spirale de la drogue et de la prostitution.

Un éleveur de porcs enlève et démembre des prostituées en série. Un couple de Français en quête de sens s'installe dans ce quartier sordide de la ville. Un Autochtone homosexuel réalise un documentaire sur la vie des junkies. Une femme d'origine haïtienne s'occupe du centre de désintox. Une policière bornée. Une femme d'affaires originaire de Hong Kong. Un professeur de théâtre. Un souteneur. Des drogués. Une artiste peintre. Une restauratrice d'œuvres d'art. Un anthropologue. Une famille d'Afghans. La police montée. Des serveurs. Des gardiens de prison. Des cochons. Des chevaux.

Sur scène, 32 comédiens et comédiennes. Chacun joue tout le monde. Certains jouent même les cochons et les chevaux.

Kanata nous renvoie l'image de nos contradictions et l'absurdité de nos positions en dénonçant les violences de la colonisation, la dure réalité du monde dans lequel on vit et les dérives de l'appropriation culturelle.

La pièce souligne, dans une belle mise en scène inventive, l'émergence des voix des femmes, des Autochtones, des minorités, des artistes...

Je ne suis pas critique de théâtre. Juste un spectateur curieux. Pour moi, c'était un beau moment, dans un bel endroit qui permet de se poser de bonnes questions, de réfléchir et, qui sait, de changer. Celles et ceux qui voulaient une fresque historique auront été déçus. C'était une histoire actuelle avec des protagonistes d'aujourd'hui qui traînent chacun à leur manière le poids des générations qui les ont précédés.

Ça aurait été dommage que cette pièce ne puisse jamais voir le jour, comme il en avait été question l'été dernier, alors que personne ne l'avait vue.

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