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14/03/2018 10:00 EDT | Actualisé 14/03/2018 12:33 EDT

Expliquer les règles de l'hygiène musulmane peut solidifier une amitié

Si vous visitez des amis musulmans au Canada, vous remarquerez un petit arrosoir à côté de la toilette. Ne vous inquiétez pas.

«Pourquoi mon arrosoir est-il dans la salle de bain?»

Zut. Je savais que j'avais oublié quelque chose.

J'essaie de rester aussi évasif que possible.

Je t'en prie, demande moi n'importe quoi, mais pas ça.

GETTY IMAGES/ISTOCKPHOTO

Discuter du terrorisme? Pas de problème.

La religion et l'islamisme radical? Bien sûr, parlons-en.

Le racisme et l'égalité des genres? Allons-y.

L'amour et le sens de la vie? Laisse-moi aller chercher mes notes.

Tout, sauf ça.

«D'accord, mais pourquoi?», mon ami me répond-il, alors qu'il tient toujours l'arrosoir.

Nous sommes dans le salon de son appartement, que j'ai gardé pendant les derniers jours.

Tu as tout nettoyé, tu as fait l'épicerie, mais tu as laissé l'arrosoir dans la salle de bain!

Discuter de l'hygiène musulmane avec ton ami qui n'est pas musulman, même une fois adulte, est comme faire un cauchemar en étant éveillé.

Assis dans un fauteuil, je regarde l'arrosoir dans sa main. Il est magnifique. En métal, avec un bec d'une longueur parfaite. Il y a des dessins gravés sur le côté. Il est plus joli que n'importe quel arrosoir que j'ai jamais vu. Plus joli que ceux en plastique coloré qu'on retrouve dans la majorité des foyers musulmans.

Je me rends compte de mon admiration pour l'objet et me demande pourquoi je n'en ai pas un comme celui-ci.

Mon ami brandit l'arrosoir et attend une réponse.

Je me lève, un peu paniqué et j'essaie de trouver une façon de changer de sujet.

«J'ai invité quelques personnes, pendant que tu étais parti.»

Zut, j'essaie juste de trouver des façons d'éviter le sujet.

«Je m'étais dit que ça pouvait arriver. Ne t'inquiète pas pour ça. Mais pourquoi es-tu aussi bizarre, soudainement?»

Je n'ai plus le choix. Je dois initier mon ami à ce que la plupart des Sud-Asiatiques connaissent comme étant le lota.

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Discuter de l'hygiène musulmane avec ton ami qui n'est pas musulman, même une fois adulte, est comme faire un cauchemar en étant éveillé. De toutes les problématiques compliquées auxquelles font face les musulmans et les enfants de première génération d'immigrants, rien n'est pire que d'avoir une discussion sur le lota sans qu'elle soit planifiée. Et bien sûr, celle-ci arrive toujours dans les pires circonstances.

Par exemple: «Hey, merci de ton hospitalité et de m'avoir laissé organiser des fêtes, manger ta nourriture et surtout de m'avoir laissé utiliser ton arrosoir pour me laver les fesses.»

C'était dans ces circonstances que notre amitié devait se solidifier de façon à traverser les années. La discussion sur le lota, bien qu'elle soit difficile, est une étape inévitable à franchir, lorsqu'on est réellement ami avec un musulman. Avoir cette discussion n'est pas facile pour nous, alors merci de reconnaître qu'une fois que vous l'avez eue, vous avez franchi le plus haut niveau d'amitié possible.

Laissez-moi vous expliquer pourquoi.

Le lota est ce que les Sud-Asiatiques et les musulmans, en général, utilisent pour laver leur derrière après avoir utilisé la salle de bain. Ce n'est pas un bidet. Si vous visitez des amis musulmans au Canada, vous remarquerez un petit arrosoir ou un tuyau à côté de la toilette. C'est l'hygiène musulmane. Ça fait partie du rituel qui consiste à rester propre, comme pour le wudhu avant de faire ses prières. C'est simplement quelque chose que tu fais et que tu es habitué de faire, même si tu n'es pas rigoureusement croyant.

La vertu de la propreté est vue par certains comme une façon de marcher sur les pas du Prophète Mahomet. Peu importe l'explication originale, c'est une pratique efficace qui se popularisera éventuellement au Canada. En attendant, elle fait partie du top trois des discussions les plus difficiles à avoir avec un ami avec «je ne peux pas payer ma part du loyer ce mois-ci», «ta soeur et moi allons nous marier» et «j'utilise ton arrosoir pour me laver les fesses». Il s'agit néanmoins d'une conversation que plusieurs musulmans ont à avoir, d'une façon ou d'une autre.

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Alors que mon ami commence à remplir l'arrosoir afin d'arroser ses plantes (une autre tâche que j'ai oublié d'accomplir), je lui avoue pourquoi je l'avais placé dans la salle de bain.

Je lui explique alors tout. Une fois que j'ai terminé, il se tourne lentement vers moi, dépose l'arrosoir et sort fumer une cigarette sur le balcon.

L'extérieur est paisible, alors que s'élèvent des volutes de fumée et que seules des extrémités rougies par le feu éclairent la nuit. On ne voit que le bout de nos nez, qu'éclaire le feu de nos cigarettes. Il brise finalement le silence.

«Explique moi encore cette histoire de se laver les fesses...»

Je m'exécute. Je lui raconte comment j'ai appris à utiliser le lota alors que j'étais enfant. Je lui explique combien de bouteilles d'eau Dasani sont sacrifiées dans cet exercice. Combien de tasses de café occupent cette fonction. Et comment le test ultime pour un bon lota est s'il tient bien en-dessous du robinet. Toutes ces choses qu'il est difficile à comprendre, si on ne les a pas expérimentées.

Et nous y voilà. Une fois que j'ai mis cartes sur table, mon ami écrase sa cigarette dans le cendrier.

Quand je retourne à son appartement, des années après notre conversation, je peux trouver un arrosoir à côté de sa toilette.

Voilà un exemple typique de la vie et de l'amitié au Canada.

Ce billet de blogue a d'abord été publié sur le HuffPost Canada et a été traduit par le HuffPost Québec.