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02/09/2016 10:25 EDT | Actualisé 02/09/2016 10:25 EDT

Iran: l'enregistrement audio qui ébranle le régime

Les militants des droits de l'homme en Iran ont appelé les instances internationales à se saisir de ce dossier et à faire traduire en justice les responsables du massacre de 1988.

C'est avec effroi que les Iraniens ont découvert au mois d'août de cette année, l'enregistrement audio de l'ayatollah Montazéri décrivant le massacre de 30 000 prisonniers politiques de 1988 en Iran de « crime le plus terrible perpétré en République islamique depuis la révolution et pour lequel l'histoire va nous condamner ». Cet enregistrement de 40 minutes de propos tenus lors d'une réunion à huis clos entre le dauphin du fondateur de la République islamique et les quatre membres de la commission chargée de mener « l'épuration » des prisons iraniennes est l'un des documents les plus importants publiés en date sur les événements tragiques de 1988.

Le pic des exécutions a été atteint en septembre. Le Canada a désigné officiellement une « journée de solidarité avec les prisonniers politiques en Iran », et l'Assemblée nationale du Québec (1) a déjà commémoré le triste anniversaire de ce massacre des innocents.

C'est la première fois que ce sujet sensible s'invite sur la scène médiatique en Iran. Les autorités ont toujours cherché à éluder cet épisode sanglant de l'histoire contemporaine de l'Iran, de crainte d'éventuelles poursuites devant un tribunal pénal international pour ce qu'Amnesty International a décrit comme «crimes contre l'humanité». Or depuis la publication de l'enregistrement audio publié par le fils de l'ayatollah Montazéri, à l'occasion du 28e anniversaire de « l'été sanglant », les appels des opposants, mais aussi des figures du régime, pour faire la lumière sur « le massacre des prisons » sont de plus en plus nombreux.

Le scandale a pris ces derniers jours une tournure inédite en République islamique, forçant le Guide suprême des mollahs, Ali Khamenei, et l'important « Conseil des experts », une institution chargée notamment d'élire le futur « Guide suprême », de prendre position pour justifier une fatwa du fondateur de la « République islamique », pour l'élimination des prisonniers politiques. Rouhollah Khomeiny a opté pour la « solution finale » pour liquider les membres et sympathisants du principal mouvement d'opposition, les Moudjahidine du Peuple. Ces derniers purgeaient leurs peines de prison et certains étaient même sur le point d'être libérés. Une « commission de la mort » a été chargée de les rejuger et évaluer le degré d'attachement à leurs convictions politiques. Ceux qui refusaient d'utiliser le terme péjoratif de « Monafeghine » (Hypocrite) pour désigner les Moudjahidine du Peuple, étaient mis à mort. Cette vague d'exécutions était consécutive à une précédente, survenue entre 1981 et 1983, au cours de laquelle des dizaines de milliers d'opposants ont été fusillés après d'effroyables tortures. Les islamistes qui avaient dévoyé la Révolution de février 1979, cherchaient à présent à étouffer toute opposition des forces démocratiques et laïques.

Le député Ali Motahari demande des comptes

Le député Ali Motahari, qui est également vice-président du parlement des mollahs, a demandé des explications à trois des quatre membres de la « commission de la mort », qui continuent à détenir des postes clés au sein de l'État : Mostafa Pour-Mohammadi, actuel ministre de la Justice du gouvernement Rohani, était le représentant du ministère du renseignement (Vevak) au sein de la sinistre commission, Hossein-Ali Nayeri, actuel chef de la Cour suprême, était juge islamique et Ebrahim Raïssi, en charge de la puissante fondation Astane-Qods-Razavi, était procureur général.

« MM. Raïssi, Nayeri et Pour-Mohammadi, qui étaient impliqués dans ces évènements, doivent s'expliquer et clarifier la question pour le peuple. Et, bien entendu, s'il y a eu lacune dans la manière d'appliquer les peines, ils doivent alors présenter des excuses », a déclaré Ali Motahari à la tribune du Majlis. Dans une lettre séparée à Pour-Mohammadi, qui a réagi violemment face à ces propos, il insiste : « Est-ce que les rumeurs concernant les événements de 1988 et les méthodes utilisées pour appliquer le fatwa de l'imam sont fondées ou non ? Votre personne, ainsi que MM. Nayeri et Raïssi, qui étiez au cœur des événements, devez apporter des explications et dire si ces rumeurs sont fondées ou non. S'il y a eu des manquements avérés, il convient de les mentionner et demander des excuses aux familles et les dédommager. »

« Terrifier les familles »

Mehdi Khazali, ancien membre du cabinet de la Présidence sous Rafsandjani, a pour sa part décrit l'ampleur horrifiante du massacre de 1988 à Evine. Dans une intervention télévisée, le 26 août, il a déclaré : « Le groupe le plus important et le plus peuplé qui a opposé l'État était l'organisation des moudjahidine du peuple (...) Ce groupe ne pouvait être anéanti qu'avec l'autorité de l'Imam. En fait, ils voulaient décimer ce groupe et affirmaient que si nous libérons une personne, il risque de devenir un renégat et nous serons alors confrontés à un plus grand nombre. Il vaut mieux les exécuter, et, ce faisant, les familles seront terrifiées et personne n'osera devenir renégat. »

Khazali a ajouté : « Selon la sous-direction du ministère du Renseignement, quelque 20 000 personnes ont été exécutées à Téhéran et en province. Le chiffre de 4000 mentionné par M. Montazeri ne concerne que Téhéran, et, selon quelqu'un comme M. Maleki, près de 33 000 personnes ont été pendues en une trentaine de jours. » (Le Dr. Mohammad Maleki a été le premier directeur de l'Université de Téhéran après la révolution de 1979.)

Les diverses factions sur la même longueur d'onde

Tant la faction des « conservateurs » que la soi-disant « modérée » se sont alarmées de la mise en ligne de l'enregistrement de cette rencontre confidentielle.

Lors d'une rencontre avec les responsables du régime le 24 août 2016, Ali Khamenei, le Guide suprême des mollahs, a exprimé sa vive inquiétude au sujet « des efforts déployés pour blanchir » les Moudjahidines du peuple (Monafeghine selon lui) et a ajouté : « Malheureusement, certaines personnes essaient de créer une image d'innocence pour ces criminels et de ternir l'image rayonnante du défunt Imam Khomeiny. »

«Les militants des droits de l'homme en Iran ont appelé les instances internationales à se saisir de ce dossier et à faire traduire en justice les responsables du massacre de 1988.»

Pour sa part, Hachemi Rafsandjani, président de l'Assemblée du Discernement des intérêts de l'État, a déploré, le 27 août, « la vague d'attaques dirigées contre le fondateur de la République islamique ». Lors d'une réunion de cette importante instance, il a déclaré : « La quasi-totalité des médias étrangers continuent à souffler dans cette vague, de sorte que même le maire de Paris a récemment organisé une exposition qui recréait les scènes d'exécutions de cette période (...) Le fait de soutenir l'organisation des monafeghine en ce moment est vraiment surprenant et mérite réflexion. L'objectif principal de nos ennemis internationaux et nationaux est de se venger du rôle sans précédent de l'Imam dans l'histoire contemporaine de l'Iran et du monde (...) Nous devons agir avec vigilance et expliquer le chemin de l'Imam d'une manière qui ne puisse être exploitée par les adversaires. »

Majid Ansari, adjoint juridique de Rohani, a quant à lui déclaré: « En plus des efforts pour salir l'image de l'imam Khomeiny, nous sommes face à une intrigue rodée sur le plan international pour présenter l'organisation des moudjahidine comme une organisation légitime et civile ».

Les militants des droits de l'homme en Iran ont appelé les instances internationales à se saisir de ce dossier et à faire traduire en justice les responsables du massacre de 1988. « En ce qui concerne le peuple iranien, il ne renoncera jamais à sa demande de poursuite de chacun des dirigeants du régime impliqué dans ce massacre, peu importe le nombre d'années que cela prendra, a déclaré Maryam Radjavi, présidente du Conseil national de la Résistance iranienne. Les Nations Unies et le Conseil de Sécurité des Nations unies doivent prendre les dispositions politiques et juridiques nécessaires en ce qui concerne les poursuites internationales des dirigeants du régime pour ce crime contre l'humanité. »

Le Canada et le Québec qui ont été à l'avant-garde sur ce sujet, peuvent intervenir activement dans ce dossier crucial pour l'avenir du processus démocratique en Iran et pousser la communauté internationale à adopter l'attitude des Parlements canadien et québécois. Les médias étrangers qui sont restés timides à ce sujet, doivent sensibiliser l'opinion publique sur ce crime contre l'humanité resté impuni. La démocratie et l'ouverture politique ne pourront intervenir en Iran qu'avec un moratoire sur la peine de mort et la fin des pendaisons dans un pays qui détient le sinistre record mondial dans ce domaine.

Vidéo de l'enregistrement audio de l'ayatollah Montazeri

(1) Le parlement canadien, sur motion proposée par le NPD en juin 2013, a été le premier parlement à reconnaitre l'exécution par l'État iranien de milliers de prisonniers politiques en 1988 comme « crime contre l'humanité » et a désigné le 1er septembre comme journée de solidarité. Le député Amir Khadir (qui est mon frère) a présenté une motion adoptée à l'unanimité par l'Assemblée nationale du Québec pour commémorer le triste 25e anniversaire du massacre de prisonniers politiques survenu en Iran en 1988.

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