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03/11/2015 11:36 EST | Actualisé 03/11/2016 05:12 EDT

Défendre sa profession, c'est aussi la pratiquer

Et si prendre la parole pour revendiquer des droits, défendre des acquis, des idées, des principes, c'était aussi ça, «faire sa juste part»?

Je ne suis pas tant que ça du genre à prendre la parole publiquement (par «publiquement», j'entends «ailleurs que sur ma page Facebook»). En tant que futur enseignant, je me permets cependant d'émettre une réponse à l'endroit de Louis Préfontaine qui publiait le 27 octobre dernier un billet (entendre «torchon») dont le titre imaginatif était «Rangez vos bannières et retournez enseigner».

Je ne tiens pas entrer dans une guerre d'opinion avec M. Préfontaine. Je ne ferai qu'analyser paragraphe par paragraphe le dit billet en prenant soin, à chaque fois, de citer le paragraphe analysé. J'émettrai, ce faisant, quelques petites questions à l'endroit de l'auteur. Alors voici:

«Vous êtes beaux tout de même, enseignants sur le bord du trottoir, avec vos drapeaux d'une quelconque centrale syndicale, à brandir vos étendards à la face des automobilistes comme si vous pouviez ainsi l'imprimer sur leurs rétines. Pensez-vous sérieusement que parce que vous agitez "CSN" 1 000 fois dans la journée les citoyens vont davantage vous appuyer? Vous êtes enseignants, retournez enseigner, c'est ça que la population veut.»

L'auteur nous apprend que faire la grève revient seulement à agiter des pancartes. Il oublie surement que les enseignants sont investis physiquement et psychologiquement dans une telle démarche. Il semble aussi oublier que les enseignants font tout autant que lui partie de la population lorsqu'il les somme de retourner enseigner parce que «c'est ça que la population veut».

Il faudrait bien que monsieur Préfontaine m'explique comment il a obtenu cet accès privilégié à ce que pense la-population-en-entier-moins-les-enseignants. Le cas échéant, il pourrait tout simplement éviter d'émettre en guise d'argument de telles généralisations qui reposent sur de fortes présomptions concernant les états mentaux de nombreux individus autres que lui-même.

«Oh, vous êtes intelligents. Il le faut bien pour enseigner. Vous drapez votre discours des habits dorés de la protection de l'école publique, de la défense des élèves, ou d'autres lieux communs pour faire oublier à la population que vous demandez des augmentations salariales de 13,5% sur trois ans et de pouvoir continuer à travailler 32 heures par semaine tout en étant payés sur la base de 40. C'est ça l'enjeu; vous le savez et les citoyens le savent aussi. Vos drapeaux ne sont que le symbole de cette tromperie.»

Selon monsieur Préfontaine, les motifs pour lesquels les profs se battent sont égoïstes. L'argument va comme suit: même si vous justifiez votre lutte à coups de principes en évoquant, par exemple, l'importance de la qualité de l'enseignement, parce que (et seulement parce que) je ne suis pas d'accord avec vous (avec vos revendications), les principes que vous évoquez sont un leurre, une calomnie. Autrement dit, je pourrais bien être d'accord avec vos principes, semble dire monsieur Préfontaine, mais je ne le suis pas parce que vous demandez une hausse de salaire, donc vos principes sont faux ou hypocrites.

Il ne semble cependant pas venir à l'idée à monsieur Préfontaine que l'augmentation de salaire que les enseignants demandent puisse être une revendication cohérente par rapport aux principes défendus (j'y reviendrai).

«Au fond, on aimerait bien vous donner raison. Vous éduquez nos enfants, et pour vous accommoder dans cette tâche, on vous donnerait tout ce que vous demandez et bien davantage. C'est vrai, pourquoi devriez-vous travailler 32 heures par semaine quand le chômage est si élevé? Travaillez-en 16 et nous doublerons le nombre d'enseignants. Pourquoi se contenter de 13,5% sur trois ans; doublons votre salaire. N'oublions pas non plus la toilette en or jouxtant la salle des profs.»

Nous avons ici affaire à une belle tentative de réduire à l'absurde les revendications faites par les enseignants, question de donner l'impression que les demandes sont irréalistes: «Tant qu'à y être on pourrait aussi vous verser 1 000 fois votre salaire et vous payer à tous des bécosses en or». Il s'agit d'une figure sophistique classique: l'homme de paille. On présente une version distordue de la position adverse, pour ensuite attaquer cette même version. Un tel «argument», du reste, se passe facilement de commentaire.

«La réalité, pourtant, c'est qu'il existe une capacité de payer qui finit par être atteinte dans n'importe quelle société. La loi de White stipule que le développement économique découle de l'énergie disponible per capita. Augmentez la quantité d'énergie accessible et rien n'est impossible. C'était d'ailleurs là un discours typique des années 60, avant que la réalité d'un monde fini ne fasse son apparition au début de la décennie suivante, alors que les États-Unis atteignaient leur pic pétrolier (1971) et qu'était publié l'année suivante Les limites de la croissance, un rapport majeur faisant état d'une réalité pourtant accessible à n'importe quel enfant - ou enseignant -, à savoir que la croissance infinie sur une planète finie est impossible.»

Monsieur Préfontaine commence ici avec «La réalité...» parce que monsieur Préfontaine les connaît, lui, la réalité, le vrai monde et les vraies affaires. Tiens! Ça me rappelle le slogan d'un certain parti aux dernières élections. Vous m'en voyez surpris! Évidemment, les enseignants eux, ne savent pas en quoi consiste la réalité. Un classique!

Je dois dire que je suis pris au dépourvu ici: l'auteur évoque enfin des arguments! Je ne m'y connais pas en économie, malheureusement, et je ne peux pas commenter (notons par contre la manière très subtile qu'a monsieur Préfontaine de comparer le jugement des enseignants à celui de jeunes enfants! Très habile, très très habile!). Cependant, je ne suis pas certain de comprendre le raisonnement de l'auteur: nous vivons dans un monde fini en ressources donc ... donc les enseignants ne devraient pas en demander plus!?

Il est vrai que si l'on refuse d'emblée que les enseignants défendent aussi des principes du genre «ça serait peut-être une bonne idée que notre cher gouvernement libéral au lieu de (je sais pas moi...) verser un milliard de dollars à une grande entreprise (comme Bombardier), investisse dans l'éducation et dans l'enseignement»; c'est certain que si l'on s'imagine que l'ordre établi ne peut pas être contesté, que les décisions que nos dirigeants prennent sont unanimes, légitimes et justifiées; il est clair que lorsqu'on s'imagine que les enseignants ne pensent qu'à leur petit intérêt personnel; que l'on ne peut, par conséquent, probablement pas concevoir qu'en revendiquant ce qu'ils revendiquent, les enseignants demandent que soient distribuées autrement les richesses, ce qui en soi témoigne, à tout le moins, d'une certaine conscience, dans les revendications, du caractère limité des ressources disponibles.

Toujours selon monsieur Préfontaine, parce qu'ils demandent une plus grosse part du gâteau, les enseignants ne sont pas conscients du fait que le gâteau n'est pas infini. Ah bon! Moi, je pense que les enseignants doivent en être bien conscients et je pense que ce qu'ils demandent c'est justement que cette finitude des ressources soit mieux gérée, que les priorités soient révisées et que l'éducation - une éducation de qualité - soit mise en haut de la liste des priorités. Je ne trouve pas ça égoïste du tout... et ça ne sonne pas non plus comme des gens qui ne se soucient que de leur salaire.

Bien plutôt, à mes oreilles du moins, cela sonne comme des gens qui comprennent et qui sont conscients de l'importance de leur travail pour l'avenir, pour notre avenir collectif. L'auteur pourra rétorquer, comme il le fait à la fin de son texte, que s'ils ont tant à cœur leur travail, les enseignants devraient retourner le faire. Je lui rétorquerais à mon tour que ces quelques jours ou quelques semaines sont un net investissement pour l'avenir et qu'il serait irresponsable de la part des enseignants de ne pas contester comme ils le font. Je lui répondrais que défendre sa profession, c'est aussi la pratiquer.

Je continue mon analyse.

«D'ailleurs, il suffirait de vous demander de regarder autour de vous, de questionner vos proches, de humer un peu l'air pour y déceler les parfums du déclin. Connaissez-vous beaucoup de travailleurs qui se sont enrichis depuis quarante ans? À l'époque, un seul salaire permettait de faire vivre toute une famille. Aujourd'hui, même deux ne suffisent plus toujours. La vie est devenue beaucoup plus dure pour beaucoup de gens, et ce n'est pas la conséquence d'un affaiblissement du rapport de force collectif, comme veut le faire croire la fable syndicale, mais simplement une conséquence prévisible de la baisse de l'énergie disponible per capita. La population augmente, mais l'énergie disponible stagne ou diminue. Avant, la tarte grandissait pour tout le monde, mais aujourd'hui, si on donne une pointe plus grosse à un groupe, c'est qu'il y en aura moins pour les autres.»

Encore une fois, je ne suis pas très friand du jargon économique. Tant mieux pour monsieur Préfontaine si cela lui confère un peu de crédibilité ou d'autorité. Reste que je ne suis pas certain de gober le fatalisme (on pourrait aussi lire «fanatisme») économique qu'il nous propose: c'est la marche naturelle de l'économie qu'il y ait de moins en moins de ressources disponibles. Il est normal qu'à un certain moment la croissance se mette à stagner. Bon, d'accord, mais en dépit des savants calculs qui doivent se cacher derrière une telle nécessité, il doit bien y avoir des raisons à cette stagnation, non?

Et si ces raisons avaient trait à la manière dont l'argent est géré? Et si les politiques économiques adoptées par un gouvernement avaient une incidence sur le taux de croissance économique d'un État? Et si l'État avait la possibilité d'aller le chercher ailleurs que dans nos services publics cet argent qui relancerait notre économie? Je pose seulement la question ...

«Bref, alors que la population québécoise doit travailler de plus en plus fort, pour des salaires qui peinent à rejoindre l'inflation, pourquoi devriez-vous, chers enseignants, faire partie d'une sorte de caste privilégiée? Pourquoi devrait-on hausser les impôts, les taxes, les tarifs d'Hydro-Québec ou autres pour défendre votre groupe plutôt qu'un autre?»

On va se permettre de s'amuser un peu ici. Admettons que l'on remplace le mot «enseignants» par le mot «entreprises» ou par «riches», est-ce que ça aurait aussi du sens? Oui? Dans ce cas, j'invite monsieur Préfontaine à nous écrire un aussi bon «article» sur [le crédit d'impôt pour] les riches ou encore sur [le crédit d'impôt pour] les grandes entreprises.

«On ne peut qu'appuyer en pensée votre cause et vos propos. Tout le monde aimerait une école publique mieux financée, une classe moyenne prospère et vigoureuse, des enseignants heureux partageant un savoir nécessaire à bâtir l'âge d'or que nous promettent les lendemains qui chantent.»

La bonne vieille rengaine cynique du réaliste versus l'utopiste. Je trouve tout de même amusant que monsieur Préfontaine taxe les enseignants d'être déconnectés de la réalité. Pourtant, les enseignants doivent être un peu plus au fait de la réalité de l'enseignement que monsieur Préfontaine lui-même. Enfin. Lorsqu'on a raison, on a raison! Même quand on a tort!

«La réalité doit toutefois primer sur nos fantasmes et la réalité de notre déclin est un fardeau qui doit être partagé par tout le monde, sans qu'un groupe puisse, aux dépens des autres, s'en dispenser. Cela est valide pour les enseignants, mais également pour n'importe quel autre groupe au sein de la société: chacun doit faire sa part.»

Encore la réalité! Ma foi, monsieur Préfontaine y a un accès privilégié, il va devoir m'expliquer... Ici, je pourrais seulement me contenter de renvoyer monsieur Préfontaine à mon analyse de la 6e citation («Bref, alors que...»), mais j'ai envie de lui poser la question suivante: et si faire sa part ne consistait pas seulement à travailler, à payer et à se serrer la ceinture comme on (il) voudrait bien nous le faire croire? Et si faire sa part consistait aussi à avoir le courage de prendre la rue?

Et si construire un monde, le changer, le rendre ne serait-ce qu'un peu plus juste, si prendre la parole pour revendiquer des droits, défendre des acquis, des idées, des principes, même si cela doit passer par le fait de demander une plus grosse part du gâteau (comme si c'était la seule chose que les enseignants revendiquaient et comme si c'était absolument et nécessairement incompatible ou incohérent avec le fait de défendre des idées! Ça aussi, il faudrait m'expliquer pourquoi!), et si c'était aussi ça, «faire sa juste part»?

«Enseignants, vous êtes payés pour enseigner, vous avez des conditions de travail avantageuses par rapport à une grande partie de la population. Rangez vos bannières et retournez enseigner.»

Monsieur Préfontaine, allez donc ... enseigner! Juste pour voir.

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