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23/04/2015 10:03 EDT | Actualisé 23/06/2015 05:12 EDT

L'ABC de la religion du Canadien de Montréal: les lettres Q à T

Le Québec est-il l'ami ou l'ennemi du Canadien? Est-il son allié ou son adversaire? La question peut paraître saugrenue.

Inspiré par la belle Langue de puck de Benoît Melançon et pour conclure mes recherches sur la religion du Canadien de Montréal, j'ai rédigé mon ABC de la religion du Canadien, dont voici quatre autres lettres.

Q comme «Québec»

Le Québec est-il l'ami ou l'ennemi du Canadien? Est-il son allié ou son adversaire? La question peut paraître saugrenue. Car le Canadien de Montréal serait aussi celui du Québec avec les prérogatives et les responsabilités que cela lui donne. Mais il existe pourtant au moins deux possibilités d'articuler «Québec» et «Canadien».

  • On peut les inclure l'un dans l'autre, comme on intègre différentes fois (catholicismes, orthodoxies, protestantismes) au sein d'une seule et même religion (christianisme). On peut alors inclure la fidélité envers le Canadien au sein d'une seule et même fidélité au Québec dont témoigne aussi (et également) un amour pour les Hirondelles et les Remparts, pour l'Impact et les Capitales.
  • ,Mais on peut aussi les opposer l'un à l'autre, comme on oppose différentes fois ou différentes religions. Ainsi, une fidélité au Québec exigerait de déclarer anathème ou hérétique le Canadien, au nom du rouge de son maillot, de son refus d'engager des joueurs québécois et de son peu d'intérêt pour la langue française. Dans sa version la plus intégriste, la fidélité au Québec pourrait même requérir (en attendant l'éventualité d'une résurrection des Nordiques et parce que les ennemis de nos ennemis restent nos amis) de soutenir les Bruins de Boston.

On remarquera que, machiavéliques ou pragmatiques, les fidèles de la religion du Canadien témoignent le plus souvent de fidélités successives: envers le Canadien d'abord, envers les joueurs québécois ensuite (et en attendant une équipe nationale) et même parfois, signe ultime d'œcuménisme, envers le Canada.

R comme «Rondelle»

Pour l'Office québécois de la langue française, la rondelle est un: «Objet plat et circulaire fait de caoutchouc dur que les joueurs de hockey sur glace lancent à l'aide d'un bâton.» Le grand dictionnaire électronique. Mais pour les fidèles de la religion du Canadien, et pour ceux qui en commentent les célébrations à la télévision, la rondelle n'est pas ce disque de caoutchouc durci de couleur noire, mesurant 7,62 centimètres de diamètre, 2,54 centimètres d'épaisseur et pesant «environ» 170 grammes. Il est un objet magique doté d'une vie qui lui est propre, d'une volonté qui ne doit rien à personne et surtout pas aux joueurs qui sont censés la manier ou qui aimerait pouvoir la manipuler.

Autonome, indépendante, souveraine, la rondelle fait ce qu'elle veut, quand elle veut et comme elle veut. Forte d'un libre-arbitre, elle agit indépendamment des joueurs qui sont censés la diriger: elle «sautille», elle «bondit», elle «dévie», toujours «accidentellement» (mais personne n'est dupe, il n'y a pas de place pour le hasard). Elle agit selon son propre gré, selon son bon vouloir, selon son bon plaisir et finit toujours par rouler (on s'attendrait à ce qu'elle glisse, mais on l'a dit, elle fait ce qu'elle veut) du bon côté (forcément celui du Canadien) ou du mauvais côté (forcément celui de toutes les autres équipes).

S comme «Sainte-Flanelle»

Déjà qu'un maillot soit nommé «flanelle» dit quelque chose de l'image du sport qu'il habille. Car il ne s'agit pas ici de la flanelle des vêtements élégants des banquiers de Bay Street, mais de la flanelle dont sont faites les chemises carreautées des bûcherons, des ouvriers, des paysans, des humbles, de ceux qui suent et qui puent (dans le reste du Canada, on dit d'ailleurs un sweat shirt).

Mais quand cette Flanelle devient Sainte (et gagne deux majuscules au passage), elle prend tout naturellement une valeur tout à fait extraordinaire.

La sanctification du chandail du Canadien («chandail», un autre mot fortement connoté dans la mythologie québécoise, celui-ci par le froid et le grand air) en fait un objet mis à part, un objet sacré dont on parle avec respect (un chandail du Canadien n'est jamais sale, il a seulement été «porté»), objet vénéré que l'on traite avec respect: après une partie, un chandail du Canadien ne se jette pas par terre, il se retire délicatement, se dépose soigneusement sur la pile de chandails sales (on n'imagine pas que l'on puisse le laver avec des slips ou des chaussettes).

Une Sainte-Flanelle reste toujours une Sainte-Flanelle. Et, par un principe de contagion bien connu dans les religions, elle ne fait qu'ajouter de la valeur aux liquides qui l'imprègne: le sang, la sueur, les larmes ou le champagne de la victoire. Mais je parle ici d'un temps que les moins de vingt (et un) ans ne peuvent pas connaître.

T comme «Temple de la renommée»

Quand le Québec veut honorer ses sportifs, il n'ouvre pas une version française du religieusement neutre Hall of Fame que gèrent toutes les organisations sportives anglophones. Non, il crée un «Temple de la renommée du Panthéon des sports du Québec», introduisant une double dose de religion, plutôt gréco-romaine (on appréciera le soin pris à éviter les termes chrétiens comme «église» ou «sanctuaire»), là où il ne pourrait y avoir, là où il ne devrait y avoir que du sport.

Et quand le Canadien veut s'honorer lui-même (probablement en vertu de l'adage «Aide-toi, le ciel t'aidera!», la version politiquement plus correcte du principe «On n'est jamais mieux servi que par soi-même»), il ne crée pas un édifice culturel qu'il appellerait le Musée des Canadiens. Non, il ouvre (en 2009 pour l'année de son centenaire) son propre lieu de culte, qu'il nomme très logiquement, (on est une religion ou on ne l'est pas) le «Temple de la renommée des Canadiens de Montréal». Comme n'importe quelle crypte de n'importe quelle basilique, il le situe juste sous le Saint des Saints (connu aussi comme le «Centre Bell»).

Pour 11$ (tarif réduit pour les jeunes et les aînés, gratuit pour les enfants), les fidèles peuvent y accéder pour y vénérer (dulie ou latrie, la question reste ouverte) les reliques de leurs idoles: un «chandail de laine porté par Henri Richard», les «patins de Georges Mantha 1928» ainsi qu'un «billet pour le match du 31 déc. 1975». On connaît un auteur qui a généreusement proposé que ses trois livres sur la religion du Canadien figurent dans ce Temple, une offre que le Canadien a poliment, mais fermement refusée.

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