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13/04/2015 11:58 EDT | Actualisé 13/06/2015 05:12 EDT

L'ABC de la religion du Canadien de Montréal: les lettres E à H

Comment expliquer certaines victoires chanceuses du Canadien, sans évoquer l'intervention d'une puissance supérieure ou surnaturelle? Chacun choisira la sienne: Dieu, dieux du hockey, fantômes du Forum, sans doute d'autres encore.

Inspiré par la belle Langue de puck de Benoît Melançon et pour conclure mes recherches sur la religion du Canadien de Montréal, j'ai rédigé mon ABC de la religion du Canadien, dont voici quatre autres lettres.

E comme «Eau bénite»

Comment expliquer certaines victoires chanceuses du Canadien, sans évoquer l'intervention d'une puissance supérieure ou surnaturelle? Chacun choisira la sienne: Dieu, dieux du hockey, fantômes du Forum, sans doute d'autres encore. Mais encore faut-il que de telles puissances existent! Encore faut-il qu'elles aient la volonté et la capacité d'intervenir dans le monde! Encore faut-il qu'elles s'intéressent au hockey! Encore faut-il trouver le moyen d'attirer leurs bonnes grâces sur son équipe favorite! Les théologiens de la religion du Canadien proposent une explication particulièrement savoureuse.

Ce qui aiderait les joueurs du Canadien serait de «les avoir trempées dans l'eau bénite». Avoir trempé quoi? Auraient trempé «les»! Mais «les» quoi? L'accord au féminin pluriel exclut les patins et les gants; il fait pencher pour des parties moins visibles, plus privées et plus viriles, celles-là que l'on tâtait jadis pour vérifier que le pape «en avait deux et bien pendantes» («duos habet et bene pendentes»), prouvant ainsi qu'il était un homme et un vrai. Ce que sont aussi, sans le moindre doute, les joueurs du Canadien.

Qu'on imagine seulement, même métaphoriquement, pouvoir attribuer le succès du Canadien au fait de «les» tremper dans l'eau bénite (on espère sincèrement que cela reste une image et ne devienne jamais une réalité), c'est-à-dire dans une eau qu'un prêtre a bénie, témoigne d'un fond tenace empreint de la culture catholique québécoise. Qui, logiquement, influence aussi la religion du Canadien.

F comme «Flambeau»

Le Canadien de Montréal a choisi pour devise deux vers du poème In Flanders Fields, écrit en 1915 par le médecin militaire canadien John McCrae: «Nos bras meurtris vous tendent le flambeau. À vous de le porter bien haut».

Mais de quoi ce flambeau est-il le nom? Dans d'autres contextes, dans d'autres religions, le flambeau peut symboliser la liberté éclairant le monde (à New York) ou la Parole de Dieu («Que veux-je, sinon qu'elle flamboie?», était la devise du réformateur protestant Guillaume Farel). Dans la religion du Canadien, il devrait symboliser la fierté d'une équipe plus que centenaire, la fierté de l'équipe la plus titrée avec ses 24 coupes Stanley, la fierté de tout un peuple, celui du Québec. Parallèlement, vu la répétition des échecs depuis 1993, pour toute une génération, il devrait plutôt symboliser les limites et les échecs d'une équipe (on ne se permettra pas d'ajouter d'une nation). Mais peu importe.

La religion du Canadien n'étant pas seulement une religion des Écritures, sa théologie ne privilégie pas toujours la Parole, la foi n'y vient pas seulement de ce que l'on entend et peuvent être heureux même ceux qui ont cru après avoir vu.

Alors, on allume le flambeau. Alors, on se transmet le flambeau. Du passé au présent, quand les bras appartiennent aux capitaines du Canadien qui se sont relayés pour le transporter de l'ancien Forum au nouveau Centre Molson. Du présent au présent, quand les bras appartiennent aux joueurs qui, à l'ouverture d'une nouvelle saison, se le transmettent de main en main. Du présent au futur quand les bras appartiennent à un jeune partisan du Canadien qui, au début de chaque rencontre, l'apporte au centre de la glace, l'élève face aux quatre côtés de la patinoire puis s'agenouille pour mettre le feu à la glace.

G comme «Ginette Reno»

Lors des séries 2014, le Canadien a connu ce qu'il a été convenu de nommer «l'effet Ginette Reno». Comme souvent, à l'origine des mythes, il y a des faits, qu'on rappellera brièvement.

  • Premier tour contre le Lightning. Ginette chante les hymnes canadien et étasunien avant les troisième et quatrième rencontres. Bilan: 2 victoires.
  • Deuxième tour contre les Bruins. Ginette chante avant les troisième, quatrième et cinquième rencontres. Bilan: 2 victoires et 1 défaite.
  • Troisième tour contre les Rangers. Ginette chante avant les première, deuxième et cinquième rencontres. Bilan: 1 victoire et 2 défaites.

Lors des séries 2014, le Canadien offre donc un bilan de 5 victoires et 3 défaites lorsque Ginette Reno a chanté les hymnes nationaux au Centre Bell. Ce résultat mitigé n'a pas empêché les thuriféraires de la religion du Canadien d'attribuer à Ginette un pouvoir magique, une aura particulière. Classique procédure d'immunisation, on a même préféré conserver la superstition même contre les évidences. Ainsi, si le Canadien a perdu même quand Ginette a chanté, il ne faut pas en conclure que le fait que Ginette ait ou non chanté les hymnes nationaux n'a pas eu d'effet sur le résultat des rencontres. Non, bien au contraire, il faut comprendre que quelqu'un a forcément dû faire quelque part quelque chose de mal ou de faux. Ce qui a eu pour conséquence d'annuler l'efficacité de «l'effet Ginette Reno».

On notera que Ginette Reno a parfois elle-même dénoncé cette foi déraisonnable et irrationnelle: «Visiblement, les partisans ont fait du "RenÔ-Canada" une superstition incontournable dans les séries cette année. "Ils m'ont responsabilisé, s'est esclaffée Mme Reno. Il faut toujours que je mette le même linge, je mets les mêmes culottes, je les lave la veille!"» Marc-Antoine Godin: La Presse plus; lundi 19 mai.

H comme «Howie Morentz»

Howard Frederick Morentz est l'un des meilleurs joueurs de l'histoire du Canadien, l'une de ses premières idoles. Mais il est aussi la meilleure preuve que le Canadien est le Canadien de Montréal, qu'il est plus Montréalais que Québécois ou plutôt qu'il est Québécois, mais à la manière de Montréal. Car Howie Morentz, qui a joué dix saisons pour le Canadien et qui a remporté presque tous les trophées qu'il lui était possible de remporter, était un Ontarien protestant, fils d'immigrés suisses allemands. Ce qui démontre que dans la religion du Canadien, il n'y a plus ni francophone ni anglophone, ni Québécois ni Canadien, ni pure laine ni immigrant. Il n'y a plus que des hockeyeurs qui donnent leur sueur, leurs larmes et leur sang pour le chandail tricolore orné du «CH». On trouvera l'image à peine exagérée quand on saura qu'Howie Morentz est décédé presque sur la patinoire, en tous les cas des suites d'une jambe fracturée au cours d'une rencontre.

Ses funérailles furent célébrées le 11 mars 1937 sous la conduite d'un pasteur protestant et non des moindres, le «Très Révérend Docteur Malcolm Campbell, modérateur de l'Assemblée générale de l'Église presbytérienne du Canada» (Goyens, Turowetz, 1996: 38). Elles furent célébrées non pas sous l'un des mille clochers montréalais, mais à l'endroit le plus sacré de la religion du Canadien, dans ce Forum mythique qui abritera tant d'exploits et aussi quelques drames et même une émeute (c'est ici l'Église qui se rend chez le Canadien).

63 ans plus tard, Jean-Claude Turcotte, alors cardinal de Montréal, égalisera en quelque sorte, lorsqu'il célébrera, le 31 mai 2000 dans l'église Notre-Dame (et ce sera le Canadien qui se rendra à l'Église), les funérailles d'une autre idole, québécoise, francophone et catholique celle-là, un certain Maurice Richard.

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