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14/10/2014 10:44 EDT | Actualisé 15/12/2014 05:12 EST

Se promener sans ses clés

La cause réelle, c'est une idéologie qui a convaincu plusieurs générations que la femme est séduisante de façon innée, et que c'est à elle de faire attention de ne pas se faire violer en conséquence.

Chaque femme que je connais tient ses clés en marchant toute seule le soir. Certaines ont appris cette astuce au secondaire. Moi, c'était à l'université. Tu en glisses une entre deux doigts et ça donne un canif improvisé. Ou plus précisément, quelque chose que tu peux rapidement planter dans l'œil de ton agresseur, le cas échéant.

J'ai de la chance : je n'ai jamais été agressée. Du moindre, pas dans la rue. Du moindre, pas encore. Trop d'amies n'ont pas eu cette chance.

Parfois j'entends des sifflements. D'autres fois, c'est des « hé, bébé! » Tout sauf la paix, en tout cas.

On m'a surtout suivi, et pas juste en soirée. On me suit au grand jour aussi. On marche juste quelque pas derrière moi, à la même vitesse. On nous apprend, aux filles, qu'il ne faut pas se tourner et le regarder, surtout si c'est évident qu'on a peur, parce que ça, ça va l'encourager. Si on l'ignore, il risque peut-être de passer à d'autres choses. Peut-être.

Remarquez qu'on m'a appris comment réagir à un agresseur potentiel. Je ne connais pas la leçon qu'on fait aux agresseurs potentiels pour qu'ils aient moins envie de me suivre ou de m'agresser, pour qu'ils aient moins l'impression que c'est leur droit de m'imposer ce péril perpétuel.

Je ne porte rien qui incite ce comportement. À vrai dire, aucun vêtement ne l'incite. La cause réelle, c'est une idéologie qui a convaincu plusieurs générations que la femme est séduisante de façon innée, et que c'est à elle de faire attention de ne pas se faire violer en conséquence. Avec ou sans mini-jupe, ce conditionnement social m'oblige de tolérer ce regard charnel.

Quand je peux, je traverse simplement la rue en espérant que ça découragera le gars qui me suit. La plupart du temps, c'est efficace.

Parfois, si je suis sur une artère commerciale, je m'arrête devant une vitrine en faisant semblant d'avoir vu quelque chose d'extraordinaire pour que le gars me dépasse. La plupart du temps, c'est efficace.

Mais une fois sur cinq, le gars s'arrête aussi. Il me jase, comme s'il ne me suivait pas depuis quatre blocs.

Le gars me pose inévitablement des questions personnelles. Ça commence d'habitude avec, « as-tu un chum ? » Quand je dis oui (je dis toujours oui), il répond, « il est où ? » Sous-entendu : c'est quoi cette audace de te promener sans ton chum ?

Si mon chum était avec moi, ce gars-là ne me suivrait pas. Lui, c'est juste la présence d'un autre gars qui l'empêche de m'intimider sur la rue, et non un respect pour mes droits. Il s'en fout pas mal de me mettre mal à l'aise.

Pas besoin de me promener dehors pour qu'on néglige mon espace, ma volonté et mon équité.

Une fois, j'ai rencontré un artiste à un party. Un gars cultivé qui se disait valeureux combattant des injustices sociales. Il me parlait de son œuvre, son artisanat. Il s'était même donné la peine de me faire son énoncé sur l'importance de la liberté. Je lui ai dit, «c'est bien beau tout ça, mais les femmes ne profitent pas de cette liberté comme toi.» Pourtant, il était d'accord.

Peu après, il me raconte qu'il me trouve à son gout. Je lui dis que ce n'est pas réciproque, et ce, à plusieurs reprises puisqu'il ne cesse pas de me caresser le dos et la taille. Chaque fois, je lui dis d'arrêter. Chaque fois, il se reprend quelques minutes plus tard.

Enfin, je lui dis, «tu sais pourquoi les femmes ne sont pas libres ? C'est parce que quand elles demandent aux hommes de ne pas les toucher de cette façon que tu me touches depuis tout à l'heure, ces hommes ne les écoutent pas.»

Il a enfin compris. Mais pourquoi a-t-il fallu qu'on en arrive à ce point ? J'ai dit non, je lui ai demandé d'arrêter : qu'est-ce qui n'était pas clair ?

Ces histoires, chaque femme en a plusieurs. La menace est toujours là. Sur la rue, aux partys, même à la maison, où les médias s'amusent à propager plusieurs variantes du même message : «ton corps existe pour le plaisir des autres, fille, alors prend-le.»

Le taxi, c'était censé être un espace neutre. Pendant cette pause routière entre fête et foyer, on pensait qu'on pouvait se reposer, qu'on n'avait pas besoin de serrer nos clés.

Quand un chauffeur de taxi a agressé une jeune femme la semaine dernière, la victime s'est présentée à la police pour leur donner son témoignage. «Ils m'ont cru», a-t-elle raconté, comme si c'était étonnant.

La police lui a ensuite dit que ce n'était pas la première fois qu'ils entendaient une histoire pareille, et qu'en plus, il y a eu plusieurs cas ces temps-ci.

Évitez d'embarquer toute seule, ils ont dit à la jeune femme. Et surtout, n'entrez pas dans un taxi si vous avez bu. (Parce que c'est un peu de notre faute si on embarque saoule, même si on fait ça pour éviter de conduire sous l'influence, tsé.)

La police n'a jamais averti le public de cette montée récente de chauffeurs de taxi qui agressent leurs clientes. Il faut croire que ça ne leur semblait pas assez important. De plus, leur façon de nous protéger, ce n'est pas de punir les chauffeurs de taxi qui nous agressent ou de faire quelque chose de concret pour mettre fin à ce genre d'assaut, mais plutôt de dire aux victimes - actuelles et éventuelles - comment les éviter.

Se rendre à la maison sans être assaillie ou harcelée, ça devrait être plus qu'un droit. Ça devrait être un fait non négociable, une chose tellement ordinaire qu'on n'y pense même pas; rien de plus que les mêmes privilèges dont profitent les hommes au quotidien, quoi.

Mais tant que la police ne se penche pas sur cet enjeu, tant qu'elle pointe les victimes du doigt, tant qu'aucun espace - même pas un taxi - n'est entièrement sécuritaire pour les femmes, pourquoi est-ce que je lâcherais mes clés ?

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