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16/03/2013 03:35 EDT | Actualisé 16/05/2013 05:12 EDT

Médecin, moi ?

handsome young doctor  surgeon  ...
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handsome young doctor surgeon ...

Qui aurait pu se douter que derrière ce sarrau immaculé et ce sourire avenant se dissimule une étudiante née dans un des quartiers les plus pauvres de Montréal? On m'a toujours répété, dès la première journée d'école que j'ai passée en classe d'accueil, que l'endroit d'où on vient n'a pas d'importance. Même s'il n'a suffi que de quelques semaines en médecine pour me prouver le contraire, j'ai toujours cru et je n'ai jamais cessé de croire en ces quelques mots qui m'ont guidée jusqu'à aujourd'hui : « Nina, tu peux changer ton étoile. »

Depuis toute petite je savais que l'université existait, mais je savais aussi que je devrais me battre pour y arriver, parce que des études supérieures n'étaient pas exactement la première chose qui venait à l'esprit d'une enfant dont les parents étaient sur l'aide sociale. La plupart de mes voisins, s'ils n'étaient pas aussi sur cette même aide sociale, exerçaient des professions au salaire minimum ou s'adonnaient à des occupations versant dans l'illégalité. L'université n'est pas requise pour s'assurer d'une vie convenable, au contraire, mais j'avais cette soif de l'impossible qui a fait de moi l'une des seules de mon voisinage à m'être rendue aussi loin dans mon parcours académique.

J'aimais l'école parce qu'apprendre était un luxe, et je n'avais pas peur de l'affirmer même si cela me valait les moqueries -- et parfois même les coups -- de certains de mes camarades de classe qui n'avaient pas compris que le meilleur moyen d'échapper à son quotidien n'était pas la rue, mais bien la salle de classe. J'aimais l'école parce que j'avais enfin l'impression d'être une enfant comme les autres, et pas simplement une « fille de BS » comme les regards éteints des fonctionnaires du bureau du ministère de l'Emploi et de la Solidarité sociale me rappelaient de façon insolente chaque mois. J'aimais l'école parce que j'avais enfin un prénom, mais surtout parce que je sentais que je pourrais devenir quelqu'un.

Même après presque deux ans en médecine, j'ai parfois l'impression que je n'appartiens pas tout à fait à ce monde où les familles paraissent trop aisées et leurs enfants, mes futurs collègues, beaucoup trop heureux pour être vrai. Le confort qu'apporte leur certitude que demain sera aussi bon qu'aujourd'hui est une pensée nauséeuse que je n'arriverai jamais à apprivoiser. Je caricature, je ne le sais que trop bien que ce ne sont pas tous qui ont eu la chance de bénéficier d'une vie sans manques, les profils des étudiants en médecine étant très variés, mais je ne peux m'empêcher de sourire lorsque j'entends jeunes et moins jeunes se plaindre du salaire ou de quelque autre condition de travail des médecins.

Une sourde indignation s'empare de moi lorsque je réalise que certains ne considèrent la médecine que pour des raisons d'argent, de prestige, ou même de reconnaissance, parce qu'ils oublient qu'il y a des préoccupations beaucoup plus importantes en dehors de notre microcosme. Lorsqu'on vient d'un milieu où le rite de passage à l'âge adulte consiste à rouler son premier « joint », décider de consacrer toute sa vie à la médecine s'apparente beaucoup à une profession de foi où l'on promet de se soucier du bien-être des autres avant le nôtre.

Choisir de passer dix ans de ma vie à étudier lorsque demain n'a jamais existé n'est pas une décision que je regrette, parce que je sais que, grâce à la médecine, je serai en mesure d'exercer un impact positif dans le présent de ceux que j'aurai la chance de rencontrer, que ce soit en assurant leur bien-être physique et psychologique ou, mieux, en leur dressant le portrait d'un espoir réel de pouvoir « changer son étoile ». Qui aurait pu se douter que la petite fille aux bras maigres et aux pantalons trop courts dissimulait un futur médecin?