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16/09/2016 10:47 EDT | Actualisé 16/09/2016 10:47 EDT

Jean-François Lisée n'est pas le dépositaire du réalisme et de la franchise

Remettre le Parti québécois au service de l'indépendance, comme le propose Martine Ouellet, ou le maintenir indéfiniment à l'enseigne du bon-gouvernementisme provincial, comme y tiennent ardemment les Lisée, Cloutier et St-Pierre Plamondon.

Remettre le Parti québécois au service de l'indépendance, comme le propose Martine Ouellet, ou le maintenir indéfiniment à l'enseigne du bon-gouvernementisme provincial, comme y tiennent ardemment les Lisée, Cloutier et St-Pierre Plamondon. Ce débat essentiel n'avait pu se faire réellement lors de la course de 2015, du fait de ce qu'inspirait Pierre Karl Péladeau. Ce dernier parti, l'expression "les masques tombent" prend tout son sens pour certains qui ne mesuraient peut-être pas auparavant toute l'ampleur des forces du statu quo dans les hautes officines du PQ.

Qu'on soit intuitivement en accord avec l'une ou l'autre des options en présence, et par-delà les qualités personnelles de chacun des candidats, il est possible d'évaluer qualitativement et objectivement, dans une bonne mesure, les argumentaires respectifs de l'une et des autres.

À ce chapitre, bien que Jean-François Lisée, renforcé en cela par les divers chroniqueurs et personnalités qui l'appuient, se réclame du réalisme et de la franchise, force est de constater que sa proposition et son discours, dans les faits, ne sont pas à la hauteur de cette prétention. Regardons-y d'un peu plus près, en quelques points en vrac:

1) Lisée soutient que sa démarche est activement indépendantiste et ne diffère de celle de Martine Ouellet qu'en termes d'échéancier. Citons-le: "...il sera clair pour tous qu'un gouvernement du Parti québécois élu en octobre 2018 ne tiendra pas de référendum, n'enclenchera aucune démarche souverainiste de gouvernement, ne dépensera pas un sou de fond public pour son option pendant ce mandat. Cet engagement doit être en fer forgé. La porte fermée à double tour." -- JFL, le 16 mai 2016

Quelles que soient les promesses d'activités partisanes parallèles que fait M.Lisée par ailleurs (nous en reparlerons ci-bas), cet engagement, qui est le socle de sa campagne, est sans équivoque. Il n'est tout simplement pas possible de prétendre qu'un gouvernement Lisée serait indépendantiste.

Franchise et réalisme 1, Lisée 0

2) C'est par l'effet de la bonne gouvernance nationaliste que sa démarche servirait l'indépendance, argue M.Lisée. Cette théorie, originalement issue de l'étapisme de Claude Morin,, a été amplement mise en pratique et n'a strictement jamais fonctionné. Même les messies politiques que furent René Lévesque -- dont le premier gouvernement est constamment cité comme l'un des meilleurs de l'histoire -- et Lucien Bouchard, s'y sont cassé les dents. Le fantasme bon-gouvernementiste s'est systématiquement écrasé comme du jello sur le mur du réel: quand on gouverne, on crée de l'insatisfaction, on brûle le momentum et, sans action indépendantiste directe, on légitimise de facto le carré de sable provincial.

Encore ici, le réalisme et la franchise ne sont pas au rendez-vous.

«En toute logique et en tout respect de l'intelligence des gens, jamais un parti politique ne se prétend-il le défenseur sérieux d'une démarche qu'il reporte exclusivement à un hypothétique deuxième mandat.»

3) Lisée promet "la campagne pour l'indépendance du Québec la plus méthodique et la plus systématique de l'histoire" -- sans le moindre investissement gouvernemental, rappelons-le --. Cette promesse est rééditée régulièrement, essentiellement dans les mêmes termes, par les chefs successifs du PQ depuis de très nombreuses années. Elle nous a valu quelques vidéos sur YouTube, ainsi qu'une suite infinie de colloques confidentiels entre souverainistes.

Nous savons que le financement d'activités de promotion par les seuls militants a ses limites; nous savons que la mobilisation est difficile quand le terrain ne sent pas que les leaders politiques mettent l'indépendance à l'ordre du jour; nous savons, surtout, que nos plus vaillants efforts à nous faire entendre ne font pas le poids devant le lourd tribut médiatique d'un gouvernement provincial péquiste qui s'use au pouvoir, entraînant avec lui notre option vers le bas.

Sans la moindre démonstration permettant de penser que cette fois, le résultat serait radicalement différent, cette promesse de M.Lisée est purement frivole.

Franchise et réalisme 3, Lisée 0

4) Pour autre preuve du "compte à rebours" indépendantiste dont il se réclame, Lisée y va d'une promesse qui, pourtant, ne l'engage à rien: un référendum dans un second mandat. Ici, il convient de rappeler l'évidence: un parti politique définit habituellement la nature de sa démarche par les grands axes du programme qu'il compte mettre en oeuvre si le pouvoir lui est confié. Un parti conservateur propose des politiques conservatrices, un parti vert propose des mesures écologistes, un parti indépendantiste propose une démarche indépendantiste. Bien évidemment, Il est implicite que l'essentiel de ce programme sera mis en branle dans le mandat à venir. On ne fait pas campagne pour le mandat d'après, cela va de soi. Les promesses de second mandat sont donc très rares, et sont généralement considérées, au mieux, à titre indicatif, suggérant les jalons subséquents d'une politique mise en place dans un premier mandat, et au pire, comme des voeux pieux.

En toute logique et en tout respect de l'intelligence des gens, jamais un parti politique ne se prétend-il le défenseur sérieux d'une démarche qu'il reporte exclusivement à un hypothétique deuxième mandat.

Réalisme et franchise 4, Lisée 0

5) Lisée étaye sa thèse selon laquelle le bon sens nous obligerait à mettre l'indépendance en veilleuse, en martelant deux chiffres qui, incidemment, sont issus d'une lecture plus ou moins rigoureuse des sondages.

D'abord, il affirme que les Québécois s'opposent à la tenue d'un référendum, à hauteur de 86%. Il est tout à fait vrai qu'à l'heure actuelle, tout comme en 1994-1995 et la plupart du temps depuis, une majorité de Québécois, que les sondeurs donnent généralement autour de 63%-65%, ne souhaitent pas de référendum. Comment M.Lisée arrive-t-il à 86%? En faisant exactement ce qu'interdit une analyse sérieuse: il choisit le chiffre d'un seul sondage, qui constitue l'exception plutôt que la norme, au lieu de se référer à la tendance lourde. Tel est le comportement des rhétoriciens prêts à tordre un peu les faits pour mieux appuyer leur propos.

«Espérons qu'ils seront nombreux à choisir l'indépendantisme entreprenant et assumé, plutôt que le rapetissement des ambitions au gré de représentations approximatives.»

De plus, force est de constater que cette réticence au référendum n'est pas un insurmontable déterminant électoral, puisque le PQ a pris le pouvoir avec un référendum à son programme quatre fois dans son histoire, dont trois depuis 1994, incluant le gouvernement minoritaire de 2012.

Le deuxième chiffre cité constamment par Lisée est 28%. Voilà, selon lui, la statistique qu'il faut retenir en ce qui concerne l'appui à l'indépendance. Pourtant, la courbe à cet égard oscille plutôt autour de 35%-40% depuis des années, ce qui, incidemment, est plus élevé que dans les semaines et les mois précédant le référendum de 1995.

D'où vient, alors, le 28% de M.Lisée? C'est le chiffre avant répartition des indécis d'une étude produite en 2014 pour le Parti québécois. Il faut savoir qu'en ce qui touche le vote référendaire aussi bien que le vote électoral, les grands sondeurs peaufinent et appliquent depuis des décennies un calcul de répartition des indécis dont la fiabilité est aujourd'hui largement reconnue par les experts, et que même les porte-parole fédéralistes ne remettent pas en question. Autrement dit, même les tenants du NON ne pensent pas que le OUI soit surestimé après répartition des indécis.

M.Lisée, lui, décrète unilatéralement, en vertu d'un seul sondage pour consommation interne, que tout ce qui se situe au-dessus de 28%, est fait d'indépendantistes "non mobilisables". Que veut-il dire exactement? Qu'un PQ muni d'une proposition indépendantiste claire ne peut espérer prendre le pouvoir, comme si des indécis ne pouvaient absolument pas être attirés vers lui pour d'autres raisons que l'indépendance, ou finalement penser que l'indépendance soit une bonne raison de l'appuyer? À quoi sert vraiment ce 28% agité par M.Lisée, sinon qu'à obscurcir nos perspectives? Difficile à dire.

Réalisme et franchise? Bof.

Bien sûr, les membres du Parti québécois penseront ce qu'ils voudront de tout cela. Reste qu'ils sont en droit de s'attendre à plus de rigueur de quelqu'un qui veut diriger leur parti et qui, dans ce cas-ci, veut mettre l'indépendance au rancart pour l'avenir prévisible.

Espérons qu'ils seront nombreux à choisir l'indépendantisme entreprenant et assumé, plutôt que le rapetissement des ambitions au gré de représentations approximatives.

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