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27/06/2015 07:03 EDT | Actualisé 27/06/2016 05:12 EDT

Violence, détention, intimidation: ce qui s'est passé après la manifestation Femen au Grand Prix

Lentement, en me regardant droit dans les yeux, ils me disent que je fais ma prostituée. Que j'agis comme une pute. Ils pointent calmement mes bottes, mes collants, ma jupe...

Je suis Femen. J'ai été détenue vingt-quatre heures pour avoir manifesté contre l'industrie du sexe durant le festival du Grand Prix sur la rue Crescent, à Montréal.

Après mon arrestation, la police m'enferme en cellule. Je ne sais pas pourquoi je suis là, ni pour combien de temps. J'ai mal partout. Les agents de sécurité m'ont rudoyé: en me tirant par les pieds, ils m'ont traînée le torse nu, allongée sur la rue, puis arraché une touffe de cheveux. J'ai des bleus partout et du sang séché sous mes collants.

Ici, les néons brûlent toujours, le jour comme la nuit. Deux hommes, des enquêteurs, m'emmènent après quelques heures dans une pièce fermée et sans caméra pour m'intimider en versant dans le harcèlement sexuel. Lentement, en me regardant droit dans les yeux, ils me disent que je fais ma prostituée. Que j'agis comme une pute. Que je me suis masturbée sur un poteau, devant des enfants. Que j'ai enroulé mes jambes autour du poteau pour danser. Ils pointent calmement mes bottes, mes collants, ma jupe, et miment le contour de «ma petite culotte» pour les désigner, avec leurs doigts.

Leur interrogation consiste à me demander si j'ai fait des études, quand est-ce que je pense me trouver un emploi dans mon domaine et pourquoi je n'en ai pas déjà un. À ce moment-là, je ne suis pas libre: je suis détenue et tout ce que je dis pourra être retenu contre moi.

Dans la divulgation officielle de la preuve que nous, moi et Rocio, l'autre activiste Femen, avons commis une «action indécente», offense criminelle passible de deux ans de prison. Il est écrit: «elle a collé sa vulve sur le poteau».

Nous sommes Femen et nous manifestons pour les droits des femmes. Nous avons crié: «Montreal is not a brothel» pour dénoncer l'industrie du sexe durant le Grand Prix de Formule 1, une industrie violente dirigée par le crime organisé, dont les réseaux de traite de femmes se déploient en vue de cette fin de semaine qui est la plus occupée pour la prostitution au Canada. La possibilité d'acheter des femmes - en quantité, pour pas cher et pour leur faire ce qu'on veut - est la publicité la plus lucrative pour la Ville de Montréal durant ce weekend, et en dehors.

Nous voulons que cesse cet esclavage sexuel des femmes. Nos corps sont nos bannières pour nos revendications féministes parce qu'ils sont ce que le patriarcat utilise, exploite et abuse de nous pour fonder toute son idéologie d'oppression et de domination masculine.

Naturellement, je ne me suis jamais masturbée. Les enquêteurs m'ont dit que je passais la nuit en cellule parce que j'aurais brisé ma condition de «garder la paix», sans expliquer comment une manifestation entièrement pacifique, qui n'a été violente qu'envers moi, a brisé la paix de quoi que ce soit.

Si la paix a été brisée, elle l'a été par la violence inouïe des agents de sécurité. Manifester n'est pas un acte violent ni criminel et Femen ne met jamais rien, ni personne, en danger - à part nous-mêmes, bien malheureusement.

Mais voilà: le lobby du Grand Prix a déployé tout son pouvoir contre nous, pour nous empêcher de manifester davantage. Ses représentants se sont personnellement déplacés jusqu'au poste de police. Leurs plaintes, menaces et coups de téléphone ont porté fruit: à grands coups de «retombées économiques pour la ville» que nous aurions mis en danger avec nos seins, ils sont parvenus à instrumentaliser la juridiction canadienne en leur faveur.

J'ai été arrêtée le jeudi 4 juin. La Couronne a exigé mon emprisonnement au moins jusqu'au lundi suivant, soit toute la durée du Grand Prix. Mon avocate a finalement réussi à négocier ma libération sous de strictes conditions: ne pas me trouver au centre-ville de Montréal, au parc Jean-Drapeau, sur la rue Saint-Laurent et autres lieux festifs célébrant le Grand Prix, jusqu'à la fin de l'événement; payer 400$; et «ne plus manifester seins nus» à tout jamais. Par chance, le juge a refusé cette dernière condition car elle empiète sur mes libertés fondamentales.

La question de «paix» n'a jamais été abordée en cour: il est devenu clair que mon incarcération n'était pas une conséquence à mon geste mais bien une mesure pour m'empêcher de manifester à nouveau, «bris de condition» étant le moyen légal d'y parvenir.

L'agenda de la Couronne: protéger le Grand Prix de la femme-objet de mes seins, aux dépens de mes droits.

Pour sa part, Rocio s'est vu interdire de me parler. À tout jamais. Les enquêteurs lui ont imposé cette condition en tous points anticonstitutionnelle sans présence d'avocats ni de juge. C'était les mêmes enquêteurs dont j'ai eu à subir l'opportunisme et la perversion.

Rocio a été libérée jeudi soir, après avoir accepté de ne plus m'adresser la parole.

En démocratie, le droit de manifester est un droit fondamental. Que se soit avec une pancarte ou avec des seins, ça ne change rien. Quand la prison est une réponse à liberté d'expression et sert à la prévenir, nous sommes en droit de nous questionner sur la nature totalitaire et répressive de la démocratie canadienne.

Dans ma cellule grise, je pensais à ces filles auxquelles on enlève la jeunesse, la sexualité et la dignité humaine pour quelques sous. Qu'est-ce que ça prend pour enfermer un proxénète? L'impossible. Ils font de la traite de femmes et la police les connaît très bien. Mais «ils manquent de preuves», disent-ils, pour les arrêter, pour les accuser.

Moi, j'étais en prison pour avoir parlé de prostitution sur la place publique. Durant une minute.

La liberté n'effraie que ceux qui la répriment. Par l'exercice de nos libertés et la démonstration des injustices, nous, activistes Femen, avons touché en plein dans le mille. Nous avons renversé un système de valeurs et ébranlé les plus puissants.

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