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29/08/2016 08:18 EDT | Actualisé 29/08/2016 08:18 EDT

Radicalisation menant à la violence: une enquête solide, des conclusions biaisées

À maintes reprises, on souligne la manipulation du sentiment de victimisation par les agents de radicalisation, qui ont considérablement participé à «semer la haine» chez les jeunes, insistant sur le rejet collectif des musulmans et de l'islam de la part de la société québécoise.

Le Centre de Prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV) vient de publier un rapport sur les événements survenus au Cégep Maisonneuve à l'hiver 2015, concernant principalement onze jeunes impliqués dans des réseaux djihadistes. Bien que l'enquête de terrain soit localisée, les recommandations du rapport ont une visée nationale de prévention de la radicalisation violente.

Nous soulevons ici le fort décalage entre l'enquête de terrain très étoffée relatant le climat d'islam radical présent au Cégep, et les conclusions et recommandations du rapport qui sont déconnectées des faits et imprégnées de rectitude politique.

Une enquête rigoureuse et étoffée

L'enquête de terrain, basée principalement sur des entrevues menées auprès des jeunes radicalisés et de leurs proches, fait ressortir un climat d'embrigadement et d'enfermement des individus dans une identité radicale entrainant une dynamique de rupture avec leur environnement. Voici, par exemple, ce que rapporte un proche d'un jeune Québécois en situation de radicalisation: «pour lui, être musulman, c'était tout... Tu ne peux pas t'imaginer à quel point c'était énorme. Donc il voyait des gens que comme des ennemis».

Un des principaux éléments de radicalisation est la présence, parmi les pairs et à proximité du Cégep, d'agents de radicalisation très influents. Voici ce que dit un jeune à propos d'un prédicateur: «il ne nous a jamais directement dit d'aller en Syrie, mais il nous a inspirés à y aller à travers les choses qu'il nous racontait sur la religion. Il focalisait beaucoup sur les batailles et sur les martyrs, et c'est sûr qu'à la longue, ça donne envie».

«Il est noté que le projet de charte des valeurs notamment a été instrumentalisé et récupéré afin d'alimenter un discours polarisant.»

Un climat revendicateur s'est peu à peu installé. Afin de répondre à une demande de lieu de prière, la direction du Cegep a mis à la disposition des étudiants un lieu de méditation, qui s'est rapidement transformé en «espace de prédication idéologique». Une salle de classe a également été octroyée pour les prières du vendredi. Cette dérogation n'ayant pas été renouvelée par la direction du Cégep suite aux événements de l'hiver 2015, cela a provoqué la hargne d'un noyau d'étudiants, interprétant la nouvelle comme un exemple d'islamophobie et développant une attitude «de plus en plus intolérante à l'égard de certains membres du personnel et des autres étudiants.»

À maintes reprises, on souligne la manipulation du sentiment de victimisation par les agents de radicalisation, qui ont considérablement participé à «semer la haine» chez les jeunes, insistant sur le rejet collectif des musulmans et de l'islam de la part de la société québécoise. Il est noté que le projet de charte des valeurs notamment a été instrumentalisé et récupéré afin d'alimenter un discours polarisant.

Des recommandations déconnectées des faits

Mais les conclusions du rapport sont en total décalage avec l'enquête de terrain. Alors que l'on souligne les dérives liées à un excès de religiosité et à un attrait pour une forme «d'islam intégral», alors que les dérogations accordées pour des lieux de prières n'ont fait qu'envenimer la situation, voilà que le rapport préconise l'«accommodation de la pratique confessionnelle» décrite comme un «besoin réel». Autant dire que l'on demande l'impossible à des intervenants scolaires qui n'ont ni la formation, ni les moyens, ni le mandat d'encadrer des lieux de prière dans leur établissement, tout en prévenant les dérives islamistes.

Alors que l'élément de radicalisation principal soulevé par le rapport est la présence d'agents de radicalisation, la conclusion préconise de faire appel aux imams, décrits comme des «théologiens de grande valeur» qui doivent servir de «guides spirituels avertis auprès des individus vulnérables». Rappelons qu'aucune autorité religieuse n'est reconnue comme telle par tous les musulmans. Les imams sont des personnes auto-proclamées, ou choisies par un cercle restreint de fidèles, qui ne sont tenus à aucune formation théologique.

«Comment le CPRMV va-t-il établir les critères d'un ''vrai islam''?»

Comment le CPRMV compte-t-il s'y prendre pour «s'assurer que les imams ont la formation théologique, les compétences sociales et citoyennes, ainsi que la reconnaissance nécessaire»? Comment le CPRMV va-t-il établir les critères d'un «vrai islam»? Est-il utile de rappeler que certains imams dont les propos sur les femmes, par exemple, sont parfaitement inacceptables, sont bien présents au Québec? Le rapport note d'ailleurs la difficulté de repérer les agents de radicalisation en raison du double discours souvent tenu par ces derniers.

La dernière recommandation «élaborer une stratégie visant la lutte contre toutes les formes de stigmatisation (par exemple l'islamophobie) et favorisant l'acceptation de la diversité ethnoculturelle et des minorités racisées au Québec» est une formule toute empreinte de multiculturalisme que rien ne justifie. Comment l'expliquer alors que rien dans l'enquête de terrain ne démontre qu'il y ait eu un problème au chapitre des «minorités racisées au Québec»? Alors que toute l'enquête souligne un sentiment de victimisation alimenté par des agents de radicalisation malveillants dans le but d'instaurer une hostilité envers tous ceux qui ne partagent pas leur vision du monde, alors que l'enquête ne fait ressortir aucune discrimination objective dont seraient victimes les jeunes radicalisés (on souligne même leur bonne intégration et leurs succès scolaires), voilà que le rapport conclut par le besoin de lutter contre l'islamophobie.

Par contre, très peu de recommandations concernant les moyens à prendre contre les agents de radicalisation. Rien non plus à l'effet de documenter les rapports qu'entretient la radicalisation avec la source idéologique qui la nourrit, à savoir l'intégrisme islamique.

L'accommodement religieux n'est pas la solution

Non seulement ces conclusions sont déconnectées des faits, mais surtout elles sont toxiques à la lutte contre la radicalisation et, si elles étaient appliquées, marqueraient un retour en arrière du Québec moderne marqué par la déconfessionnalisation des établissements scolaires. Pour favoriser le vivre-ensemble, il faudrait plutôt rappeler que nous vivons dans une société sécularisée, qui a fait le choix de la laïcité, officieusement si non officiellement, une société qui s'est défaite de l'emprise des dogmes religieux. Il faut rappeler à ces jeunes un fait historique important, à savoir le renoncement en 1997 à des droits constitutionnels, afin de déconfessionnaliser nos écoles publiques et, ainsi, mieux accueillir les nouveaux arrivants et éviter de les discriminer à cause de leurs convictions spirituelles.

Cessons de faire comme si nos concitoyens d'origine étrangère étaient incapables de comprendre la société dans laquelle ils vivent. Offrons-leur des défis, comme à tous les jeunes et surtout, utilisons nos lois pour les mettre à l'abri de ces agents de radicalisation qui s'en tirent à bien bon compte avec ce rapport.

En dépit de l'étude de terrain qui fournit une mine de renseignements sur les facteurs de radicalisation, le moins que l'on puisse dire c'est que le plan d'action proposé risque de rater la cible, à savoir la lutte contre la radicalisation au Québec.

Le directeur de la recherche du CPRMV, Benjamin Ducol, affirmait récemment, dans le cadre d'un colloque international sur la prévention de la radicalisation, que «la théorie doit être au service du terrain et non l'inverse». Dommage que ce principe n'ait pas été appliqué dans l'élaboration des recommandations du rapport du CPRMV sur la radicalisation menant à la violence en milieu scolaire au Québec.

Ce billet de blogue a été écrit pour le Comité laïcité de Pour les droits des femmes du Québec (PDF Québec).

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