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22/04/2016 10:46 EDT | Actualisé 23/04/2017 05:12 EDT

Les vœux «pieux» des concepteurs du cours ÉCR

«Mon fils est devenu musulman avec ce cours», «Mon fils demande à sa mère pourquoi elle n'est pas voilée», «Mon enfant est culpabilisé parce qu'il ne mange pas halal». Voici le genre de commentaires rapportés par plusieurs personnes.

«Parle de ta religion», «Qui est le créateur de l'univers?», «Reconnais la musulmane et le juif dans cette image». Voici des exemples de questions auxquelles doivent répondre les enfants du primaire dans le cours Éthique et Culture religieuse, obligatoire tout au long du primaire et du secondaire.

Il y a lieu de se demander si, concrètement, ce cours ne va pas à l'encontre des nobles objectifs de ses concepteurs, dont M. Georges Leroux, qui vient de publier un nouvel essai (Différence et liberté, Boréal). M. Leroux parle d'ouverture au pluralisme et de dialogue entre les citoyens. Éducation au pluralisme? Certes. Mais pas en réduisant la diversité à sa dimension religieuse. Dialogue interculturel? Oui, mais pas en survalorisant le dialogue religieux.

Que répondra l'enseignant à l'enfant qui demande : «Est-ce que l'archange Gabriel existe vraiment?», «Est-ce que Mahomet est vraiment allé au ciel sur sa jument ailée?», «Est-ce qu'Abraham a vraiment voulu obéir à Dieu qui lui commandait de tuer son fils?».

Alors que M. Leroux affirme que les enseignants sont très à l'aise à enseigner ce cours, en réalité on les laisse seuls dans la classe pour arbitrer les incohérences et les conflits éventuels.

L'apprentissage du fait religieux? Oui, mais pas au primaire, alors que les enfants n'ont pas développé de sens critique et ne sont pas en mesure de faire la différence entre mythes et réalités.

Un cours fortement contesté

Dans une entrevue donnée le 10 avril, Georges Leroux évoque trois vagues de contestation à ce cours : les parents chrétiens, le mouvement laïque québécois (MLQ) - dont Daniel Baril qui vient de publier une critique du nouvel essai de M. Leroux - et le mouvement nationaliste Québécois.

Mais il y a une quatrième et une cinquième vague dont M. Leroux n'a pas l'air d'avoir pris la mesure. Il y a celle des femmes, illustrée par l'avis du Conseil du statut de la femme de 2011, qui recommande d'abandonner le volet «culture religieuse» et d'intégrer les connaissances sur les religions au cours Histoire et éducation à la citoyenneté au secondaire, parce que l'enfant plus âgé est davantage apte à prendre une distance critique par rapport au sujet.

Ce dossier est aussi porté par PDF Québec à la suite d'une analyse approfondie de tous les manuels scolaires du primaire approuvés par le ministre de l'Éducation pour ce cours. Il en ressort une contradiction flagrante entre le volet «éthique», qui valorise l'égalité entre les hommes et les femmes et les facteurs d'émancipation de la femme, et le volet «culture religieuse», où c'est plutôt une vision fondamentaliste et traditionaliste du statut et des rôles des femmes qui est mise de l'avant.

Les images, qui sont le support principal de l'information transmise aux jeunes enfants, sont parlantes. Les femmes sont nettement moins représentées que les hommes, et ce, pour toutes les religions. Alors que ce sont surtout les hommes qui officient aux cérémonies religieuses et qui manipulent les livres sacrés, ce sont les femmes qui font la cuisine et qui portent les enfants. Alors que la réalité du Québec est toute autre, le mariage est présenté comme la norme sociale. Contrairement aux aspirations de M. Leroux d'ouverture vers l'avenir, les manuels scolaires illustrent plutôt un cours branché sur le passé, qui laisse craindre un retour en arrière pour les droits des femmes.

Mais il y a également une cinquième vague de contestation, qui est celle des Québécois de culture musulmane, représentés notamment par l'Association québécoise des Nord-Africains pour la laïcité (AQNAL), dont je fais partie.

En effet, nous subissons les dommages collatéraux de cette identification des groupes par leur religion. Nos enfants sont encouragés à s'identifier comme musulmans. Mais, en plus, ils sont amenés à intégrer toute une série de pratiques religieuses contraignantes, portées par une version dogmatique et rigoriste de l'islam. «Mon fils est devenu musulman avec ce cours», «Mon fils demande maintenant à sa mère pourquoi elle n'est pas voilée», «Mon enfant est culpabilisé parce qu'il ne mange pas halal à l'école». Voici le genre de commentaires rapportés par plusieurs personnes issues du Maghreb et du Moyen-Orient.

Monsieur Leroux parle d'approche non-confessionnelle du phénomène religieux. Pourtant, c'est un ensemble de règles, d'interdictions et de codes religieux qui sont mis de l'avant.

Quand la culture se résume à la religion

M. Leroux prône l'éducation au pluralisme, mais c'est plutôt une vision normative des cultures religieuses qui ressort des manuels scolaires. LE monde musulman, LE monde bouddhiste, LE monde juif, se trouvent résumés par quelques pratiques, quelques codes vestimentaires. La diversité est en fait réduite essentiellement à quelques stéréotypes. Les juifs portent une kippa, les musulmanes un voile, les bouddhistes une robe orange, les chrétiennes une croix dans le cou et les Autochtones des plumes. C'est simple, ainsi on peut les «reconnaître».

En fait, on amène les enfants, ni plus ni moins, à faire du profilage ethnico-religieux.

Et ces constatations ne sont pas extrapolées de quelques cas isolés de manuels défaillants. C'est, par exemple, l'ensemble des manuels ÉCR du primaire qui utilisent la femme voilée comme marqueur identitaire pour l'islam. Est-ce qu'une petite fille qui subirait des pressions dans sa famille pour porter le voile se sentirait encouragée d'en parler à l'école, alors que l'on présente le voile comme LE code vestimentaire de l'islam?

Et est-ce que les enfants au Québec se promènent en kippa, hijab, sari ou plumes sur la tête? Les pratiques, coutumes, illustrations dans les manuels sont, très souvent, déconnectées de la réalité québécoise. Si l'objectif est d'éduquer les jeunes à la diversité, au pluralisme du Québec, il faudrait tenir compte de toutes les convictions spirituelles. Où sont les non-croyants? Les non-pratiquants, qui forment la majorité de la population? Les musulmanes non voilées?

Mais surtout, ramener la culture à la religion est un raccourci qui a pour effet de gommer les spécificités nationales. De grands pans de la société du Québec moderne se retrouvent ainsi sous-représentés. Où sont, dans ces manuels, les vagues successives d'immigration au Québec, comme les Portugais, les Italiens, les Latino-Américains, les Libanais, les Vietnamiens, les Haïtiens? Le biais religieux de ce cours n'a pas pour effet de promouvoir la diversité culturelle, extrêmement riche et diversifiée au Québec.

Promotion du fait religieux

Georges Leroux, dans son entrevue du 10 avril, déplore le retard qu'aurait le Québec en matière d'habileté au débat critique. Tout d'abord, nous réfutons totalement cette affirmation, la preuve en est les nombreux débats et critiques du cours ÉCR. Ceci dit, ce n'est certainement pas la compétence «culture religieuse» qui est porteuse de sens critique. Ce qui est prôné, c'est le respect absolu de toute les pratiques religieuses, même les plus sexistes.

Ce volet du cours ÉCR ressemble plus à de l'endoctrinement et à de la promotion du fait religieux, qu'à un apprentissage objectif de connaissances sur les religions. On ressasse, pendant toute la scolarité de l'enfant, des manifestations du religieux, mais sans les éléments permettant de développer son sens critique.

Nous demandons que les concepteurs du cours ÉCR se préoccupent de savoir comment sont traduits, concrètement, les beaux principes du programme dans les manuels scolaires, mais surtout dans les classes, alors que les enseignants sont amenés à gérer, seuls, les pressions religieuses et les conflits qui peuvent en découler. Réduire le pluralisme à sa seule dimension religieuse est un réel danger pour la cohésion sociale et le «vivre ensemble». N'oublions pas que c'est le Québec de l'avenir qu'on est en train de construire.

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