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21/02/2018 09:00 EST | Actualisé 21/02/2018 09:00 EST

Comme un semblant de racisme

Du jour au lendemain, je suis devenu l'autre, le différent dont l'identité allait à l'encontre de tout ce qui était nationalement acceptable.

Un malheur ne vient jamais seul. L'autre jour, ma conjointe m'avait demandé d'acheter une douzaine de beignes.
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Un malheur ne vient jamais seul. L'autre jour, ma conjointe m'avait demandé d'acheter une douzaine de beignes.

Nous vivons dans une période obscure... Plus précisément, dans la période post-accommodements raisonnables. Sur le plan personnel, je peux affirmer que je fus touché de plein fouet par les conséquences que cette crise a générées. Depuis 2008, j'ai été affaibli socialement, voire même isolé de moi-même, de tout ce que j'ai toujours été. Du jour au lendemain, je suis devenu l'autre, le différent dont l'identité allait à l'encontre de tout ce qui était nationalement acceptable.

Et que dire des événements malheureux qui sont venus perturber mon quotidien? Ne serait-ce que de la simple insulte dirigée envers une dame portant le hijab jusqu'à la tuerie de la ville de Québec, j'étais devenu obsédé par l'idée de racisme, la voyant partout : au travail, dans le trafic, au restaurant, dans un café, à l'aéroport, etc. Je feuilletais tous les journaux chaque matin à la recherche d'articles traitant de ce sujet. Et quand j'en trouvais un, je le lisais à voix haute pour m'assurer que ce n'était pas un cauchemar.

Les jours passèrent et je continuais de me faire transporter par ce torrent. J'étais enfin convaincu que rien ne pouvait être fait contre ce monstre omniprésent. Si le racisme était un homme, d'un seul coup d'épée, je l'aurais achevé. Si c'était un pays, j'y aurais mis le feu. Mais hélas, le racisme c'est une force invisible pénétrant les institutions en douceur dans le but d'étendre son influence dans les endroits où l'on croirait son influence négligeable.

Un malheur ne vient jamais seul. L'autre jour, ma conjointe m'avait demandé d'acheter une douzaine de beignes. Une fois arrivé dans un Tim Horton, je reçus un appel de la part d'un ami libanais. Naturellement, je me suis placé dans la file d'attente tout en m'exprimant au téléphone dans la langue arabe. C'est à ce moment même que je commençais à attirer l'attention de mon voisin qui me devançait. C'était un homme dans la cinquantaine, il était grand et imposant. Il ressemblait à un travailleur de la construction après une longue journée de travail. Ainsi, je sentais son visage devenir de plus en plus rouge en entendant ma voix arabisante. Pour ma part, j'ai tout de suite compris que je venais d'être racisé. Ça se passait en direct. J'étais la victime cette fois-ci. Et plus que le temps avançait, plus que je me sentais faible et en manque de moyens. Je ne savais pas comment agir. J'étais dépourvu de tout système de défense. Le racisme avait pris le dessus sur moi.

J'étais dépourvu de tout système de défense. Le racisme avait pris le dessus sur moi.

Pour ne pas décevoir ma conjointe. Je suis resté de pied ferme dans la file d'attente même si cette dernière semblait interminable. Heureusement, une autre caissière nous a pris en charge et ce malaise allait prendre fin. Mon voisin passa sa commande et était finalement prêt à partir. Tout à coup, il se tourna vers moi m'adressant la parole avec un accent québécois parfait : «ça m'a fait du bien d'entre la langue arabe. J'ai passé mes dix dernières années au Liban. Ça fait une semaine que je suis revenu au Québec pour des raisons personnelles et j'ai déjà hâte de repartir».

Quelle a été ma réaction par la suite?

J'ai sorti un beigne glacé au chocolat de la boîte pour le manger d'une seule bouchée, j'ai payé le montant dû à la caissière et je suis parti rejoindre ma famille en me demandant comment j'allais expliquer à ma femme les raisons de ma gloutonnerie.

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