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20/03/2018 06:00 EDT | Actualisé 20/03/2018 06:00 EDT

François Lambert fait-il son épicerie à Montréal-Nord?

Pour les personnes qui vivent dans la pauvreté, les défis sont énormes, contrairement à ce qu’avancent certains gérants d’estrade paternalistes qui attribuent le problème à une mauvaise gestion de budget.

Getty Images/iStockphoto

Un article est sorti récemment où on dépeignait l'expérience d'une famille de quatre qui testait la vie au salaire minimum avec 210$ de budget d'épicerie par semaine. François Lambert, millionnaire et ancien dragon, s'est mêlé au débat pour dire que c'était facile de faire ses achats pour un montant encore moindre. Dans une entrevue à Denis Lévesque, il pense mettre le doigt sur le « bobo » en disant, en parlant des personnes à faible revenu, qu'« ils achètent des choses qu'ils ne devraient pas acheter. »

Si l'éducation alimentaire influence la possibilité de faire des choix équilibrés et économes, et ce pas seulement pour les personnes qui vivent dans la pauvreté, mais pour tout le monde, c'est loin d'être le seul facteur qui freine l'accès à une alimentation saine et abordable.

L'offre alimentaire : l'oubliée de la semaine

Les fruiteries, les marchés et les autres formes d'offres alimentaires, comme les épiceries en vrac, permettent de réduire les coûts d'alimentation. Ces options sont en revanche rarement présentes dans les secteurs avec un haut taux de pauvreté. Au contraire, on parle de déserts alimentaires pour plusieurs quartiers de Montréal où il est impossible de faire son épicerie dans un rayon raisonnable de la maison et où la seule offre est souvent une grande bannière, moins entretenue et avec des produits d'une fraicheur douteuse. Difficile de magasiner les spéciaux dans de telles circonstances.

La population qui vit sous le seuil de la pauvreté se trouve donc prise dans un cercle vicieux initialement engendré par la question du logement.

Cela, sans mentionner que si par chance, après avoir habité un quartier pendant 15 années sans offre alimentaire, des commerces de proximité commencent à s'établir, ils s'installent comme un symptôme de la spéculation foncière ce qui entraine une hausse des loyers comme c'est le cas présentement dans Hochelaga-Maisonneuve. Les personnes qui y habitent au départ sont ainsi de plus en plus repoussées vers les limites de la ville où l'offre alimentaire se fait rare. La population qui vit sous le seuil de la pauvreté se trouve donc prise dans un cercle vicieux initialement engendré par la question du logement.

On n'apparaît pas à l'épicerie, on doit s'y rendre

Si on revient à François Lambert l'espace d'un moment, c'est intéressant de se demander à combien de temps de son épicerie se situe son domicile et comment il s'y rend? Pour les quartiers où l'offre est tout simplement inexistante à part les bons vieux dépanneurs, l'utilisation du transport en commun est nécessaire pour aller faire son épicerie ce qui soulève deux autres problèmes : l'accessibilité aux transports en commun d'un point de vue géographique et les coûts que ça engendre. Un titre mensuel est désormais de 83 dollars par mois et cela augmente constamment. Cette situation pousse de plus en plus de gens à payer leurs transports en commun à la pièce et à limiter leurs déplacements à ceux qui sont essentiels. Une personne dans une situation économique précaire ne peut se permettre de dépenser plusieurs titres dans une même journée pour parcourir les aubaines et transporter les nombreux sacs que l'exercice génère.

Pour ceux et celles qui ont une passe mensuelle, le temps requis pour se déplacer de commerce en commerce à la recherche de spéciaux est non-négligeable.

Pour ceux et celles qui ont une passe mensuelle, le temps requis pour se déplacer de commerce en commerce à la recherche de spéciaux est non-négligeable. Se rendre à l'épicerie à pied prend du temps. En transport en commun, ça prend du temps et engendre des coûts qui viennent s'ajouter à la facture. Dans les deux cas, les choses achetées sont limitées en quantité puisqu'il faut les transporter et il devient alors plus difficile de cuisiner en gros.

Quel choix?

Lorsque Virginie Larivière du Collectif pour un Québec sans pauvreté nous répète ad nauseam pendant son passage à Denis Lévesque que les personnes qui vivent dans la pauvreté n'ont pas le choix, c'est de cette situation complexe qu'elle nous parle. Et pourtant quand on regarde la boîte de croquettes de poulet trop chère dans le panier d'une personne en situation de précarité, on porte un jugement. On se dit qu'au fond, c'est juste une question de choix, et on embarque dans notre « char» avec nos sacs de légumineuses, on arrive à la maison 5 minutes plus tard, on met notre quinoa à tremper avant d'aller faire un jogging au parc Molson en se félicitant pour nos saines habitudes de vie.

Revoir l'alimentation de la population, c'est aussi penser aux barrières que l'on érige de façon systémique devant une grande partie de celle-ci.

Il y a un débat à mener sur la question de l'alimentation. Il faut s'y attarder d'un point de vue non seulement de santé publique, mais également d'un point de vue de décroissance dans un contexte économique et environnemental qui ne pourra supporter notre consommation actuelle encore longtemps. Nous avons la responsabilité de revoir notre alimentation et de faire les bons choix. Mais cette responsabilité en est une collective et ne doit pas viser une seule frange de la population, soit les personnes qui vivent sous le seuil de la pauvreté. Au-delà de faire de l'éducation alimentaire, ça implique de remettre en question une panoplie de nos infrastructures et de nos façons de faire. Il faut s'attaquer aux racines du problème. Revoir l'alimentation de la population, c'est aussi penser aux barrières que l'on érige de façon systémique devant une grande partie de celle-ci.

Conclusion

Pour les personnes qui vivent dans la pauvreté, les défis sont énormes, contrairement à ce qu'avancent certains gérants d'estrade paternalistes qui attribuent le problème à une mauvaise gestion de budget. La situation de l'accessibilité à l'alimentation est une situation imbriquée dans une réalité beaucoup plus complexe qui comprend l'accessibilité au logement, le transport en commun, l'organisation du temps et du travail ainsi que les autres offres de biens et de services au sein de nos quartiers. Ces facteurs interviennent directement entre les personnes défavorisées et une saine alimentation abordable. Ce sont d'ailleurs tout autant de facteurs que nous pourrions éradiquer collectivement si on se mettait le nez dans nos politiques publiques et revendiquait une meilleure redistribution de la richesse, et ce à tous les paliers de gouvernement.

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