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26/02/2017 08:12 EST | Actualisé 26/02/2017 08:13 EST

Quel est ce « mal radical » qui nous frappe?

Les deux intégrismes sont discriminatoires, meurtriers, et ce sont malheureusement les citoyens québécois musulmans et non musulmans qui en paient les frais.

La barbarie qui vient de frapper notre humanité, une fois de plus, nous oblige à faire place à la raison et à la pensée, car seule l'activité de pensée peut prévenir le mal radical. Or, les émotions et les ressentiments ardents nous aveuglent, nous empêchent de voir que la tuerie de Québec est le symptôme d'une crise sociétale bien plus profonde. Celle-ci continue à cracher son malaise perpétuellement. La scène dramatique de Québec n'étant qu'une continuité de celle d'Ottawa, de St Richelieu, qui se répètera au moment où nous ne nous y attendrons pas.

Le « mal radical » qui a déchiré l'Europe au XXe siècle était le totalitarisme (Hannah Arendt), à savoir une organisation massive des individus isolés et atomisés conduisant des milliers d'Hommes à la mort. De nos jours, ce mal s'est réincarné en une radicalisation barbare et destructive, un nihilisme terrorisant qui fragilise notre société. Celui-ci est troublant, car nous avons l'impression que sa structure nous échappe : il frappe à un moment inattendu en créant un choc émotionnel, pour disparaitre quelque temps et finalement réapparaitre dans des circonstances imprévisibles. Aujourd'hui, repenser cette nouvelle incarnation du « mal radical » est une responsabilité intellectuelle et civique.

Celui qui traumatise le Québec est le jihad intégriste, non pas dans la connotation islamique du jihad, mais dans une connotation politique (Benjamin Barber). Ce concept désigne les mouvements contestataires actuels qui se replient sur une identité essentialiste politique ou religieuse notamment. Dans sa quête de l'identité idéale, du moment pur ou du paradis, le jihad intégriste bascule vers une violence sanglante.

Au Québec, ce jihad intégriste est constitué de deux facettes interreliées qui s'alimentent mutuellement et se manifestent violemment: l'intégrisme islamiste et l'intégrisme nationaliste dur. Les deux appellent à une identité politique idéalisée : le « Nous islamiste » versus le « Nous historique transcendantal ». Les utopies de « Nous » sont constituées autour de l'identité qui ne reconnait pas le changement causé par le temps, et le déplacement, échappant à la différence et à la multitude. Il s'agit d'une identité imaginaire qui tend toujours vers l'homogénéisation et l'unification de ses composantes.

L'intégrisme islamiste versus l'intégrisme nationaliste dur

L'intégrisme nationaliste dur au Québec représente la riposte contre une mondialisation radicale qui, par des guerres sanglantes, transforme la carte du Moyen-Orient dessinée depuis Sykes-Picot et déracine des milliers des réfugiés. Ces derniers fuient alors vers un contexte économique en crise où le chômage et le travail déguisé touchent une grande partie de la population alors que le recul de l'État-providence, devant une économique assujettie aux intérêts des multinationales et aux pétrodollars, fragilise notre système social et démocratique. Dans un tel contexte, l'immigrant devient la cause de tous les maux, le bouc émissaire.

Dans un tel contexte, l'immigrant devient la cause de tous les maux, le bouc émissaire.

Cette mondialisation ou « cosmos-market » tend à créer un Être uniforme, c'est-à-dire un mode de ressemblance (les lieux, les goûts, les rêves) et une culture de consommation qui efface la culture. C'est une société de spectacle, désarme l'individu, dont le bouclier identitaire devient vital pour défendre sa singularité et son monde océanique (Freud). Dans cette logique, l'intégrisme nationaliste dur rejette l'Autre (l'étranger, l'immigrant) qui menace le « Nous ». Un rejet qui finit par décriminaliser les particularités culturelles et religieuses et les assassiner.

Face à l'intégrisme nationaliste dur, l'intégrisme islamiste s'installe. Il est une résurrection du « Nous islamiste», une identité religieuse et politisée qui fait appel à l'internationalisme islamiste. Ce dernier ne reconnaît pas les frontières géographiques ni la diversité culturelle ou ethnique au sein de la communauté musulmane. Ainsi, l'internationalisme islamiste divise la société québécoise en deux identités opposées et conflictuelles, à savoir l'Islam contre modernité, le bien contre le mal ou encore le croyant contre laïcité. Il s'agit d'un « orientalisme inverse » qui impose l'islamisme comme alternative aux systèmes et codes de la société québécoise.

L'islamisme, comme système sociétal et moral, est fondé sur trois principes majeurs: l'unicité de Dieu (Tawhid Al-Oulouhiyya), la gouvernance de Dieu (Al-Hakimiyya) et l'adoration de Dieu (Ouboudiyya). L'unicité divine signifie que Dieu est seul, unique, il n'a pas d'associés ni aucun semblable (Sourate CXII). Dieu est le créateur du temps, de l'espace, des objets et des Hommes. À travers des lois naturelles, il exerce son pouvoir (Hakimiyya) sur l'univers. Et, puisqu'Allah est le seul gouverneur de l'univers, il est aussi le seul gouverneur des Hommes à travers les lois de la Chari'a. En effet, aucun ne peut prétendre au pouvoir, le seul gouverneur est Allah et toute soumission doit lui être faite. À travers le Coran, Allah exerce son pouvoir d'al-Hakimiyya, communique ses lois aux Hommes et définit la constitution (la Charia).

Ce raisonnement prive l'État de son pouvoir, celui de faire les lois, et donne aux citoyens la légitimité de défaire une loi faite par les hommes, car toute constitution n'est permanente que si elle est faite par Dieu. Le principe d'adoration divine (Sourate LI: 51) dicte que la tâche principale des Hommes est d'être soumis à Dieu et d'appliquer la Charia. Cette dernière n'est pas vue comme un art herméneutique, un effort juridique et législatif qui tend à rendre la loi islamique applicable, mais plutôt comme une vérité transcendantale, sacrée et indiscutable. À son tour, cette vision intégriste décriminalise l'Autre, le non islamiste québécois. Elle le rejette et essaie de le plier à sa volonté par la négociation et la transformation progressive des lois.

Les deux intégrismes sont discriminatoires, meurtriers, et ce sont malheureusement les citoyens québécois musulmans et non musulmans qui en paient les frais.

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