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05/02/2019 13:02 EST | Actualisé 05/02/2019 13:35 EST

Troubles alimentaires: un suicide à long terme

La dernière chose qu’une personne atteinte veut, c’est d'attirer le regard des autres. On veut passer inaperçu, car le jugement des autres est comme une brûlure.

Monica Alvarez-Aburto
Moi, aujourd’hui. Je sais que je suis belle, aimée, intelligente, courageuse, forte. Je ne suis plus mince, mais j’ai un poids naturel et je suis heureuse.

Moi, il y a un an. Je suis belle, je suis aimée, je suis intelligente, je suis mince; mais je ne suis pas heureuse. Dans ma tête je suis laide, je suis trop grosse pour être aimée, je suis stupide, je suis obèse. Je suis mal dans ma peau, je me déteste. Un nuage noir d'où surgit une tempête me suis partout, je souffre, je ne mérite pas d'être aidée; je ne veux plus vivre et je ne veux surtout pas manger.

Tant que je ne mange pas, je suis libre de la voix dans ma tête qui ne fait que me rabaisser et qui me fait croire sans cesse que je ne mérite pas de vivre. J'essaie de la taire en l'affamant encore plus, mais j'affame mon corps aussi.

J'ai toujours froid, je suis étourdie, je ne dors pas, je n'ai plus de menstruations, je perds mes cheveux, les jointures de mes mains ont des cicatrices qui ne guérissent pas. Les capillaires de mon visage sont constamment brisés et, malgré mon sous-poids, je me sens lourde. Je m'essouffle à chaque pas, mes vêtements, pourtant amples, me font suffoquer.

Je suis incapable de me concentrer, je suis irritable, le moindre commentaire négatif me fait pleurer, je suis à fleur de peau, je suis une plaie ouverte, je me blâme pour tout. Je sens que les gens analysent et jugent le moindre de mes petits défauts, je compare mon corps à ceux des autres, j'ai peur de manger devant les autres. J'ai peur de ne pas être capable de m'arrêter si je commence, je me sens seule, mon corps devient une cage et j'en suis prisonnière: je poursuis une perfection inexistante: je suis malade.

Je tombe dans le trou noir d'un cycle vicieux quotidien où ma vie tourne autour de mon poids et de tout ce que je ne me permets pas de manger.

La lumière dans mes yeux s'éteint. Je ne ris plus, je ne vis plus. Lentement, je m'efface. Lentement, je disparais, et c'est ce que je veux. Et lorsqu'on me félicite et qu'on me demande le secret de ma perte de poids: je n'ai même pas besoin de mentir, car je sais qu'on ne me prendra pas au sérieux.

Alors après leurs rires inconfortables, je leur dis ce qu'ils veulent entendre: diète et exercice, tout simplement. Parce que la vérité, que je ne mange pas, est trop dure à accepter sans fermer les yeux. À la place, on m'admire encore plus pour ma discipline et ma rigueur et on m'encourage à continuer.

Mon poids devient une obsession telle que j'agace les gens qui m'aiment avec une question incessante: est-ce que je suis grosse? La réponse est toujours, non. Mais ça ne me suffit jamais, car dans ma tête je fais du XXL malgré le fait que mes vêtements XS tombent de mon corps. Alors je continue à demander et à pousser, car la seule réponse que je veux entendre est: oui, tu es grosse (trop grosse pour être aimée).

Il y a une dissonance entre ce que les gens me disent et ce que mon cerveau me dit.

Moi, toujours première de classe, comment est-ce que je peux être aveugle à ce point? Il n'y a qu'une réponse possible: ils me mentent. Alors je continue à écouter cette voix, qui est plus forte que la raison.

Avec le temps, je ne me reconnais plus. Je suis perdue et j'en ai assez. Si je continue comme ça, je vais perdre ce qui m'est plus cher. Alors j'essaie de me soigner et peut-être même de guérir cette blessure qui se trouve dans les profondeurs de mon âme, et je m'oblige à prendre mon médicament: la nourriture.

La voix n'en devient que plus fracassante; elle sait que j'essaie de l'éliminer, alors elle redouble de force.

Plus j'essaie de l'ignorer, de la taire, de la détruire, plus elle s'agrippe à moi et me force à dire et faire des choses qui ne sont pas moi, toujours dans le but d'éviter de manger. Elle m'attaque, m'abuse, me harcèle, me manipule, me blesse avec ses mots et m'oblige à commettre des gestes violents envers mon corps. Je prends du poids rapidement et elle est accablée par le fait que j'ai cédé à ce qui était censé être mon pire ennemi.

Qui va m'aimer maintenant? La réponse est claire: MOI. Je vais m'aimer.

Chaque jour est différent: des journées je gagne, d'autres je perds, mais une petite lueur en moi m'encourage à aller de l'avant et à ne pas perdre espoir. Je continue donc mon éternel combat. J'affronte et je confronte.

Et puis un jour, la voix maintenant pleine de failles s'éteint et je reprends le contrôle sur qui je suis vraiment. La guerre est finalement terminée et elle est à moi, la victoire. Le poids que je ressentais sur ma poitrine et qui m'étranglait se lève, je peux enfin respirer. Une sérénité s'installe en moi.

Le nuage se transforme en soleil qui me fait rayonner, peu importe le temps. Je suis finalement à moi. Je m'appartiens à nouveau. Je suis finalement libérée.

La dernière chose qu'une personne atteinte veut, c'est d'attirer le regard des autres. On veut passer inaperçu, disparaître, ne pas exister, car le regard et le jugement des autres sont comme une brûlure.

Le trouble alimentaire n'est pas un moyen d'attirer l'attention

Le trouble alimentaire n'est pas non plus une diète poussée à l'extrême, ce n'est pas un problème de 21e siècle, ce n'est pas un désir de ressembler aux mannequins. C'est beaucoup plus complexe que ce qui est médiatisé.

Réduire le trouble alimentaire à un problème superficiel d'image ne fait que nier et ignorer ce que c'est vraiment: le trouble alimentaire est une maladie.

Le trouble alimentaire: c'est une mort lente, c'est un suicide prolongé, c'est une échappatoire, un moyen de contrôler l'anxiété, le stress, la dépression, les tracas de la vie de tous les jours, de fuir ce qu'on ne veut pas ou peut pas confronter. Le trouble alimentaire c'est une maladie avec des symptômes distincts et communs à tous ceux qui en souffrent. Le trouble alimentaire est une maladie qui requiert des soins sérieux.

Monica Alvarez-Aburto
Je suis remplie de confiance en moi et d'amour propre. Je me fous de ceux qui ne m'aiment pas et surtout de ceux qui me trouvent grosse; car, moi, je m'aime et c'est tout ce qui compte.

Avec l'aide appropriée des médecins et psychologues de la clinique des troubles alimentaires de l'Institut universitaire Douglas spécialisé en santé mentale, l'écoute de mes amis/es et collègues, l'amour de mes parents et surtout le support des femmes extraordinaires que j'ai côtoyés à la clinique: j'ai retrouvé goût à la vie, je ris, je souris, je vis.

Moi, aujourd'hui. Je sais que je suis belle, aimée, intelligente, courageuse, forte. Je ne suis plus mince, mais j'ai un poids naturel et je suis heureuse.

Je suis remplie de confiance en moi et d'amour propre. Je me fous de ceux qui ne m'aiment pas et surtout de ceux qui me trouvent grosse; car, moi, je m'aime et c'est tout ce qui compte.

Je n'ai pas honte non plus de partager mon expérience et d'exposer mon vécu aux jugements des autres, puisque si mon cheminement peut aider la population à mieux démystifier cette maladie parfois méprisée, parfois ridiculisée, souvent sensationnaliste et toujours incomprise, alors je sais que je pourrais aider une autre personne aux prises avec un trouble alimentaire et lui faire valoir que oui, elle aussi mérite d'être appuyée, écoutée, aimée, et surtout aidée.

Elle n'est pas seule.

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