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17/03/2018 08:00 EDT | Actualisé 17/03/2018 08:00 EDT

Le dialogue social: la source du succès du modèle suédois?

La question demeure encore aujourd'hui à savoir comment ce pays en est arrivé à maintenir ces caractéristiques hors du commun à travers le temps, et ce, malgré des crises économiques d'importance.

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En se basant sur les grands indicateurs socioéconomiques, plusieurs experts et organisations internationales stipulent que la Suède représente un succès éclatant de croissance économique soutenue et de redistribution efficace de la richesse. La question demeure encore aujourd'hui à savoir comment ce pays en est arrivé à maintenir ces caractéristiques hors du commun à travers le temps, et ce, malgré des crises économiques d'importance. L'un des facteurs les plus importants à considérer est la relation particulière entretenue depuis 1938 entre les syndicats, le patronat et l'État suédois. L'objectif de ce texte est donc de mieux comprendre ce modèle de concertation propre à la Suède ainsi qu'aux autres pays scandinaves généralement.

Pour bien saisir les fondements mêmes du dialogue social suédois, ou du modèle de concertation néo-corporatiste en d'autres mots, il faut remonter aux accords de Saltsjöbaden de 1938.

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Signature des accords de Saltsjöbaden Photographe - Olsson, Lars: Klass i rörelse. Image du domaine public

À ce moment, la grande centrale syndicale représentant les travailleurs manuels, LO, signe un accord avec la grande organisation patronale SAF. À cette occasion, SAF s'engage à reconnaître le droit des syndicats à se syndiquer et LO reconnaît le droit de gestion interne des employeurs. L'un des points les plus importants demeure qu'à l'avenir, les deux parties s'engagent à négocier les conventions collectives des travailleurs manuels de manière centralisée, c'est-à-dire une négociation nationale affectant l'ensemble de la main d'œuvre. Le dernier point stipule aussi que les parties désirent que l'État ne se mêle pas des négociations, considérant qu'il s'agit ici d'un facteur entraînant une incertitude, car les facteurs politiques et électoralistes peuvent entraver le bon déroulement de ces négociations en prenant parti pour un côté et changer ainsi les rapports de force.

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Logo de la Landsorganisationen i Sverige (LO)

C'est principalement entre les années 1940 et 1975 que le dialogue social suédois va atteindre son âge d'or. Cela coïncide avec le rôle du parti social-démocrate qui va régner en continu (à certaines occasions en gouvernement de coalition) sur la Suède. Il faut alors comprendre quelques éléments fondamentaux. Tout d'abord, la grande centrale LO agit presque symbiotiquement avec ce parti politique. Les membres de LO sont automatiquement membres du parti social-démocrate durant cette période, donnant des ressources importantes aux sociaux-démocrates. Les membres de la direction de la centrale sont aussi sur les listes électorales du parti, considérant le mode de scrutin proportionnel existant. Il n'est alors pas rare de voir les voir être députés au parlement suédois, mêmes ministres. Un autre aspect à considérer est l'émergence de nombreuses agences ou organismes gouvernementaux où siègent sur les conseils d'administrations les représentants syndicaux et patronaux. Ceux-ci sont alors perçus comme les experts dans le dossier et non des représentants d'intérêts corporatifs. Cela légitime alors la décision prise par les agences, dont le gouvernement reprend les recommandations et les met en application. Certains autres mécanismes sont mis en place, mais dont le plus important demeure le modèle Rehn-Meidner, qui lie en quelque sorte les intérêts des syndicats, du patronat et de l'État suédois afin d'assurer la productivité des entreprises, la sécurité des employés et de leurs conditions de travail ainsi que les politiques sociales de l'État. La confiance et le dialogue social entre les partenaires s'institutionnalisent donc pour assurer non seulement la paix industrielle, mais aussi la paix sociale dans une économique exportatrice qui en a grandement de besoin pour être compétitive.

La nouvelle association patronale suédoise, résultat de la fusion de la Svenska Arbetsgivareföreningen, abbreviated (SAF) et de la Sveriges Industriförbund en 2001/Fair use

Le tournant des années 1980-1990 est un moment clé pour comprendre le dialogue social en Suède. À ce moment, le pays vit une grave crise économique. L'organisation patronale SAF, qui remettait en question depuis quelques années le modèle de concertation qu'il considère comme de plus en plus inefficace, se retire du modèle de négociation centralisé ainsi que des conseils d'administration des agences gouvernementales paritaires basées sur la concertation. De plus, le parti social-démocrate est considéré par la population comme étant le grand responsable de la situation économique du pays. Il est alors défait aux élections et remplacé par une coalition de centre-droit. Différentes réformes des politiques sociales sont alors accentuées ou adoptées. Alors qu'il aurait été permis de croire que des conflits sociaux importants auraient éclaté, la situation a été beaucoup moins chaotique que ce que l'on aurait pu croire. Malgré des changements dans les façons de faire, l'esprit du dialogue social est demeuré, menant les grands partenaires sociaux à réformer ensemble des politiques publiques importantes comme le système de santé ou les pensions de retraite. Aujourd'hui encore, cet esprit demeure, bien que les méthodes des décennies 1940 à 1970 aient changé.

Aujourd'hui encore, cet esprit demeure, bien que les méthodes des décennies 1940 à 1970 aient changé.

En conclusion, il n'est pas inhabituel d'entendre des syndicats d'une entreprise internationale se plaindre du manque de volonté des sections suédoises d'entreprendre des moyens de pression pour faire plier la partie patronale, car elles préfèrent le dialogue. Cette vision différente démontre une certaine incapacité à bien comprendre le modèle de dialogue social suédois où la grève et le lock-out sont vus comme des armes nucléaires des relations de travail. Le pragmatisme des partenaires sociaux a pour idée de base que ces moyens de pression sont extrêmement néfastes à la productivité des entreprises, à la croissance économique et ultimement, aux finances publiques de l'État qui servent à payer les volumineux programmes sociaux dont bénéficie toute la société, dont les travailleurs syndiqués. Le dialogue social suédois et aussi scandinave dans son ensemble demeure donc un élément clé du succès de ces pays exportateurs qui se doivent d'être compétitifs sur la scène internationale. L'idée de base est tout simplement le pragmatisme.

Bien qu'ayant des différences notables avec ces pays, dont le fait de ne pas être un État indépendant, le Québec et ses partenaires sociaux ont déjà adopté dans le passé certains mécanismes similaires. Nous pouvons penser aux différents Sommets qui ont marqué notre histoire ou encore à différents forums mis en place par les partenaires sociaux eux-mêmes, démontrant ainsi certains réflexes scandinaves du dialogue social. Plusieurs efforts demeurent néanmoins nécessaires pour atteindre le niveau de la Suède, comme en font foi des crises sociales vécues au Québec et qui n'auraient pas été acceptables dans ce pays. Nous n'avons qu'à penser au printemps érable de 2012, qui débute sur une question de frais de scolarité pour terminer en conflit social et en loi spéciale. En cette occasion et en d'autres, tant les partenaires sociaux que l'État québécois et l'ensemble de la population auraient tout avantage à réfléchir collectivement à comment construire un dialogue constructif permettant une économie prospère et un meilleur vivre ensemble, comment en sont capables les Suédois.

Par Jean-Patrick Brady, Ph. D.
Chercheur post-doctoral, Université Laval
Chargé de cours, Université de Sherbrooke

Auteur, notamment, du chapitre «La concertation syndicats-patrons-État: le modèle suédois à la rescousse du Québec » dans l'ouvrage Social-démocratie 2.1: Le Québec comparé aux pays scandinaves. Deuxième édition revue et augmentée sous la direction de Stéphane Paquin, Collection « Politique mondiale », 484 pages, juin 2016.

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