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07/04/2018 08:00 EDT | Actualisé 07/04/2018 08:00 EDT

La Scandinavie comme modèle mondial de puissance douce

L'expression de ce soft power rayonne tellement qu'il parvient jusqu'à masquer la facette coercitive que peuvent présenter ces pays.

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Dans le concert des nations du monde, les puissances militaires et économiques ont toujours été les vecteurs déterminants de l'ordre international. Ainsi, la France de Napoléon a-t-elle imposé militairement son ordre impérial sur la moitié de l'Europe, ou bien l'Angleterre et l'Amérique ont-elles tour à tour façonné l'ordre économique international par la puissance de leurs armées et par l'imposition de leur modèle politique au reste du monde. En ce sens, la décolonisation de la Malaisie, de l'Inde et du Pakistan par l'Angleterre ou l'occupation militaire de l'Allemagne nazie, du Japon impérial ou de l'Irak de Saddam Hussein par les forces américaines ont forcé le leg d'institutions démocratiques – souvent imparfaites - sur le modèle britannique ou américain. Mais la puissance n'est pas uniquement synonyme de coercition et de contrôle, elle peut aussi s'exprimer par des vecteurs plus pacifiques et non contraignants. C'est ce que Joseph Nye appelle le soft power ou la puissance douce.

Cela peut se définir comme la capacité d'attraction et de cooptation d'un État lui permettant d'étendre son influence internationale, en opposition à l'usage de la force ou de sanctions militaires et/ou économiques dont les finalités coercitives appartiennent au registre du hard power. L'objectif des deux types de puissance étant in fine similaire; c'est-à-dire convaincre d'autres acteurs de changer de comportement. Dans le cas du hard power, cela se fait sous la pression de la coercition, alors que le soft power envisage de séduire les autres acteurs pour les encourager à adopter par eux-mêmes, consciemment ou inconsciemment, nos normes, notre modèle et nos valeurs. Lorsque Joseph Nye conceptualise le soft power, il l'applique aux États-Unis que d'aucuns estimaient alors en déclin militaire et économique face au rattrapage de l'Europe et du Japon. En précisant que Washington disposait du plus important arsenal de ressources non tangibles de l'histoire, il affirmait que l'Amérique pourrait continuer à diriger le monde par la séduction du rêve américain et ainsi éviter l'émergence d'un sentiment antiaméricain. Après tout, la culture, la musique, la science, l'aéronautique, l'éducation universitaire, les grands ouvrages d'art, la technologie, les grandes multinationales, ne se concentraient-ils tous pas au même endroit, en Amérique ? L'arrivée de Donald Trump aura prouvé qu'il suffit de peu d'actions et de beaucoup de rhétorique belliciste pour briser ce pouvoir de séduction et alimenter un sentiment antiaméricain que Georges Bush avait su réactiver dès l'invasion de l'Irak.

De petites puissances économiques et militaires à grandes puissances d'attraction

Dans le classement du « Soft Power 30 », les États-Unis ont d'ailleurs perdu leur 1re place l'an dernier. Et s'il est une chose intéressante de remarquer de ce classement, c'est que les petites puissances économiques et militaires des pays scandinaves comme la Suède ou le Danemark ne les empêchent aucunement de constamment faire partie du Top 10 des plus grandes puissances douces de la planète. Comment expliquer alors que la Suède – 40e puissance économique de la planète (en PPA) et 34e budget militaire, ou le Danemark – 58e puissance économique et 44e budget militaire – parviennent à se hisser dans le peloton de tête des puissances douces ?

Selon nous, plusieurs raisons expliquent cet important rayonnement mondial. D'abord pour leur qualité de vie, qualifiée de meilleure au monde et définie, selon différents indices de mesure, par l'abordabilité, la qualité et l'équité du travail, une situation économique stable favorable à la famille faisant la promotion de l'égalité des revenus, et politiquement stable et sécuritaire.

Ces pays sont aussi à l'avant-garde des grandes tendances mondiales. Ils sont des leaders en matière de virage énergétique et de lutte aux changements climatiques. Ils promeuvent activement l'électrification des transports en subventionnant massivement les nouvelles technologies et en taxant tout aussi massivement les énergies fossiles. Ces pays servent de modèles, à tel point qu'il n'est pas rare d'entendre à Québec ou à Ottawa des représentants de la société civile, de l'opposition ou des OBNL demander aux élus d'émuler le modèle scandinave.

Ces pays présentent aussi un modèle en matière de paix et de progrès sociaux comme en témoigne le Social Progress Index selon lequel le Danemark est classé 1er et la Suède 8e pour leur modèle de protection sociale et d'opportunité des chances. En comparaison, les ÉU se situent à la 18e place, la France à la 19e et la Chine à la 83e. Comme quoi puissance économique ne rime pas nécessairement avec puissance sociale.

Ensuite, nous ne pourrions discuter de la puissance de séduction des pays scandinaves sans aborder leur savoir-faire, mondialement reconnu et pour lequel la demande est forte. Il suffit ainsi de penser aux voitures Volvo, à la décoration et aux meubles IKEA qui uniformisent nos appartements, ou bien à la mode H&M qui nous habillent tous les jours, ou bien encore à Skype qui rapprochent les amis et les familles à travers le monde, ou finalement à Spotify pour la musique afin de comprendre que la Suède et la Scandinavie en général influencent nos vies inconsciemment chaque jour.

Finalement, l'expression de ce soft power rayonne tellement qu'il parvient jusqu'à masquer la facette coercitive que peuvent présenter ces pays. On a ainsi vite fait d'oublier que le Danemark a participé à la coalition d'invasion de l'Irak ou qu'avec la Norvège, ils sont tous deux membres de l'OTAN, la plus grande alliance militaire de la planète. Seule la Suède semble avoir réussi à dépasser le stade du hard power, le pays n'ayant plus participé directement à une campagne militaire depuis 1814 et s'étant cantonné à intervenir dans le cas de mission de maintien de la paix de l'ONU.

Par Guillaume A. Callonico
Membre-fondateur de Monde68

Vous pouvez lire d'autres textes sur la Scandinavie+Finlande dans notre dossier et lire notre introduction sur monde68.brebeuf.qc.ca

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