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03/12/2016 11:08 EST | Actualisé 03/12/2016 11:08 EST

Le Brexit 150 et quelques jours après

Le 23 juin 2016, l'Angleterre a voté par une majorité de 51.9% pour la sortie de l'Union européenne. Malgré les recommandations des milieux politiques, économiques et médiatiques les plus informés, de l'OCDE, du FMI, le NON l'a emporté. Les portions de population les plus jeunes, les plus instruites, les plus urbanisées ont voté pour rester dans l'Union. Ce fut aussi largement le cas de l'Écosse et de l'Irlande du Nord.

Les arguments économiques logiques,avancés par des Nobel d'économie conservateurs ou progressistes, les recommandations en provenance de revues et journaux prestigieux, The Economist, Financial Times, ont été ignorées. Selon Larry Summers, ex- économiste en chef de la Banque Mondiale, «le Brexit constitue la plus grande blessure auto infligée par un pays membre du G7 depuis la constitution du G7 depuis 40 ans».

Une campagne irrationnelle, truffée de peurs et de déformations parfois caricaturales, l'a finalement emporté. L'ancien maire de Londres, Boris Johnson, ou le chef du parti d'extrême droite UKIP, Nigel Farage, ont joué la carte populiste en attisant les craintes face à l'immigration, à la globalisation, à la bureaucratie envahissante de Bruxelles. Ils ont fait miroiter, plutôt vaguement, le potentiel de développement économique du pays une fois libéré des réglementations abusives de l'Union.

Plus de 100 jours après le référendum, les raisonnements invoqués pour ne pas sortir de l'Union européenne restent pleinement valides. Pour ne retenir que quelques éléments, entre le 23 juin et début novembre 2016, la Livre est passée de 1.48$ US à 1.24$ US, augmentant ainsi le prix des importations tout en baissant le prix des actifs britanniques y compris ceux des maisons et de l'immobilier commercial. Le climat d'incertitude qui règne retarde à la fois les décisions des investisseurs étrangers, originaires principalement des autres pays de l'UE, aussi bien que des corporations anglaises qui tendent à investir à l'extérieur pour maintenir leurs positions commerciales.

À cela s'ajoute l'inévitable fuite des capitaux, résultant de l'instabilité de la situation. Pour le Royaume-Uni qui souffre déjà d'un double déficit,à la fois au compte courant et budgétaire, les impacts économiques peuvent devenir très sérieux. Les inquiétudes sont telles que la Banque centrale s'est engagée dans un assouplissement quantitatif de 250 milliards de Livres en guise de soutien au système financier et se prépare à aller plus loin.

Par ailleurs, 50% des exportations anglaises se dirigent vers les 27 pays de l'Union et représentent pas moins de 13% du PIB, là où les exportations des autres pays européens vers la Grande-Bretagne ne pèsent que 3% de leurs PIB. Un accès plus restreint au marché unique et à des dizaines d'autres marchés liés à l'Union par des accords commerciaux fragilise encore davantage l'économie britannique.Les services bancaires et financiers qui ont fait la gloire de la City risquent d'être délocalisés en partie vers d'autres capitales telles Francfort ou Paris. La Commission européenne vient tout récemment de baisser de moitié le taux de croissance de l'Angleterre pour 2017, de 2% à 1%.

La première ministre Theresa May doit négocier entre ses partisans favorables au Brexit dur, proposant une rupture sans concessions avec l'UE et ceux qui penchent pour un Brexit mou afin de préserver un accès au marché européen tout en permettant une certaine mobilité de la main-d'œuvre et donc de l'immigration.Elle doit de plus respecter la décision de la haute cour de justice et obtenir au préalable l'accord du parlement avant d'enclencher le processus de séparation de l'article 50. Dans la meilleure des options, la première étape de rupture ne sera pas réglée avant le printemps 2019. Les négociations prévisibles seront ardues et les avantages escomptés par les ténors de la sortie se volatilisent. Les effets du Brexit semblent partiellement reportés dans le temps et donnent un semblant de répit à l'économie, mais le processus est irréversible et les incertitudes ne font que s'amplifier.

À plusieurs égards, le vote pour le Brexit rappelle celui pour élire Donald Trump à la présidence des États-Unis. Dans un cas, une majorité de Britanniques ont le sentiment que le pouvoir a glissé de Londres vers Bruxelles et qu'il faut tenter de le récupérer, dans l'autre on a voulu donner un coup de pied à ''l'establishment'' qu'il soit démocrate ou républicain en désignant quelqu'un d'aussi improbable et loin des standards. Dans les deux situations, on rejette le mode de fonctionnement de la globalisation néolibérale en remettant en question le dogme du libre-échange et la multiplication des accords commerciaux sans pour autant proposer des alternatives réalistes.

Les sondages faits par le PEW Research Center révèlent que l'adhésion à l'Union européenne est à la baisse et s'effrite régulièrement. Paradoxalement les populations française et grecque, avec 61% et 71% d'insatisfaits, sont encore plus défavorables à l'Union que ne le sont les Anglais qui ''n'affichent'' qu'un taux de 48%. Il y a décidément un profond malaise au sein de la maison Euro qui ne fait que s'amplifier depuis la crise de 2008.

Déjà en 1998, un an avant l'adoption de l'Euro, Milton Friedman voyait d'un mauvais œil l'instauration de la monnaie unique et ne lui donnait pas une chance de survie dépassant 10 ans, advenant un choc économique sérieux. Pour Friedman, le Marché Commun, formé d'entités politiques autonomes, ne présentait pas une zone de monnaie commune idéale. La multiplicité des langues, la mobilité insuffisante de la main-d'œuvre, la flexibilité restreinte des salaires et des prix et par-dessus tout, l'absence d'un gouvernement central disposant d'un budget suffisant pour soutenir les régions en difficulté posaient de sérieux obstacles.

Les écarts de développement entre les pays de l'Europe du Sud et les pays plus industrialisés au Nord, ne laisseraient entre les mains des pays les moins riches tels la Grèce, le Portugal, l'Espagne, suite à l'adoption d'une monnaie commune, que l'instrument de la politique fiscale et budgétaire pour contrôler les salaires et les prix. Les ajustements offerts par les taux d'intérêt, les taux de change resteraient exclusivement sous la coupe de la Banque Centrale. L'expérience de ces dernières années confirme amplement les prédictions de Friedman, la politique monétaire de la BCE est adaptée aux pays tels que l'Allemagne et s'avère trop restrictive pour les pays du Sud. On se retrouve en plein scénario de chocs asymétriques, d'une Europe à deux vitesses.

Les difficultés actuelles de la zone euro sont aussi au cœur de la sortie de la Grande-Bretagne et resteront une justification suffisante pour d'autres pays de suivre la même voie tant que des changements structurels ne seront pas entrepris. Pour plusieurs observateurs, l'adoption d'une monnaie commune devait tracer la voie d'une union politique qui reste toujours à faire. Au-delà de la liberté de circulation des biens, des services, des capitaux, bref d'une vaste zone de libre-échange, il faut revoir le rôle et les prérogatives des institutions actuelles européennes, du rôle respectif du Parlement européen et du Conseil et leur accorder un pouvoir fiscal et social à la hauteur de leurs responsabilités. Tant et aussi longtemps que les pays membres de l'Union ne voudront pas céder une part importante de leur souveraineté, particulièrement au plan budgétaire, la zone euro restera en crise et sera appelée éventuellement à disparaître.La crise de la Grèce nous apprend que sans solidarité, l'Union européenne ne peut se maintenir. Les pays européens sont-ils prêts à s'engager dans la voie difficile de la formation des États-Unis d'Europe?

Armand Sebbag, professeur d'économie au Collège Jean de Brébeuf

Pour l'article avec ses références et plus: monde68.ca.

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