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10/05/2016 10:12 EDT | Actualisé 11/05/2017 05:12 EDT

Les esprits s'échauffent au pôle Nord

Les États circumpolaires, dont le Canada, défendent plus farouchement leur souveraineté en Arctique, principalement à l'aide d'une militarisation accrue sur le territoire.

Les plus grands dirigeants de la planète se sont réunis à Paris à l'occasion de la conférence sur le climat de 2015. Plusieurs défis environnementaux y étaient en jeu et menacent actuellement l'équilibre mondial. Ils nécessiteront inévitablement des actions conjointes menées par les différents États du globe pour éviter les multiples conséquences que ceux-ci pourraient causer.

C'est notamment le cas de la fonte des glaces en Arctique, soit l'un des enjeux les plus majeurs, duquel pourrait résulter un potentiel conflit pour l'appropriation des ressources naturelles nouvellement exploitables dans la région et pour le contrôle des zones maritimes récemment libérées des glaces.

En effet, selon les estimations, c'est dans le Grand Nord que se retrouvent 29 % des réserves de gaz et 10 % de celles de pétrole de la planète.

Les nouveaux passages font également l'objet de convoitises, puisqu'ils représenteraient le chemin le plus court pour relier l'Europe et l'Asie. Or, il est légitime de se demander comment se résoudront les différends interétatiques qui s'amplifient proportionnellement à la fonte des glaces. Y a-t-il un des huit États circumpolaires en mesure de prendre le dessus sur tous les autres et les soumettre à sa seule volonté? Ou encore les institutions et organisations interétatiques permettront-elles une conciliation des intérêts variés des différents acteurs de la région?

La réponse à ces deux questions est nécessaire pour déterminer comment se dénouera ce nouveau conflit arctique.

D'abord, des traités internationaux, des tribunaux internationaux et des efforts de coopération interétatique peuvent laisser présager une résolution prônant la conciliation des différents intérêts dans cette région polaire.

En effet, les différents États impliqués dans la région semblent prêts à jouer la carte de la coopération en s'en remettant à des cadres juridiques internationaux. En 1982, la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM) a été signée à Montego Bay dans le but d'établir les lois internationales s'appliquant aux mers et océans du monde. Elle définissait alors les six différentes zones maritimes du monde, soit les eaux intérieures, la mer territoriale, la zone contiguë, la zone économique exclusive, le plateau continental et la haute mer. Ainsi, elle devint le «cadre juridique» en ce qui a trait aux conflits maritimes, et ce, par l'entremise de trois organismes, dont la Commission des limites du plateau continental (CLPC), qui joue actuellement un rôle majeur dans le désamorçage des tensions en Arctique. Les différents États qui ont des ambitions en terme d'expansion territoriale s'en remettent à cet organisme qui gère et analyse les demandes, le légitimant ainsi.

De plus, le Conseil de l'Arctique regroupe les huit États du cercle polaire et permet à leurs dirigeants de discuter en toute diplomatie des enjeux divisant ces pays. Enfin, la précipitation que l'on sent chez les différents acteurs circumpolaires à revendiquer des nouvelles zones maritimes exploitables n'est due qu'à l'échéance de 10 ans après la ratification du traité par un État pour déposer une demande d'expansion maritime, imposée par la CNUDM.

Cependant, depuis quelques années, les États circumpolaires défendent plus farouchement leur souveraineté en Arctique, principalement à l'aide d'une militarisation accrue sur le territoire, laissant présager l'usage de voies autres que diplomatiques pour faire respecter leurs intérêts.

Pensons notamment à la Stratégie pour le Nord de 2009 du Canada, qui ouvre la voie à la militarisation. À vrai dire, bien que les experts jugent hautement improbable que le phénomène donne lieu à un conflit armé, plusieurs discutent de la possibilité d'une «nouvelle guerre froide».

Ce réarmement en zone nordique a monté en flèche depuis le 2 août 2007, alors que la Russie a planté son drapeau à plus de 4 000 mètres de profondeur dans l'océan Arctique, acte revendicateur qui a aussitôt mis les pays du Grand Nord sur leurs gardes.

La Russie ne se gêne pas depuis à jouer avec les nerfs de ses voisins, en entamant sa plus grande militarisation de l'Arctique depuis la guerre froide, prévoyant ainsi acquérir sous-marins, brise-glaces et porte-avions dans les prochaines années, et en baladant cette puissance militaire sous les yeux de ses voisins.

Par exemple, en 2009, le Canada a dû intercepter 16 fois des avions russes sur son territoire nordique. Or, c'est le Canada qui aborde la politique de souveraineté arctique la plus agressive des pays circumpolaires. Il l'exprime tant sur la scène politique (l'ex-premier ministre Stephen Harper affirmant par exemple : «Ou bien on l'utilise, ou on le perd ; ne vous y trompez pas, le gouvernement entend l'utiliser») que militairement. Entre autres, le Canada multiplie les entraînements militaires de haute envergure en Arctique, finance la construction de navires spécialisés pour la région, etc.

Les autres pays nordiques adoptent donc à leur tour les mesures militaires nécessaires pour défendre leurs intérêts dans la région, sauf les États-Unis, qui traînent de la patte, possédant déjà du matériel militaire spécialisé pour le Grand Nord et attendant de voir si les enjeux de la région valent réellement l'investissement.

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Revendications territorialises en Arctique.

En somme, malgré la tension militaire notable entre les pays circumpolaires, notamment à cause de la course à l'armement de la Russie et, dans une moindre mesure, du Canada, les États partagent trop d'intérêts communs, à la fois en Arctique et ailleurs dans le monde, pour mettre de côté la collaboration interétatique et, surtout, entamer un conflit armé.

Ainsi, pour assurer la gestion et la protection d'un territoire aussi large et inhospitalier que le Grand Nord, il faut un inventaire militaire et une capacité opérationnelle énorme qu'aucun des États circumpolaires ne possède à lui seul. Ainsi, ils devront joindre leurs ressources militaires pour être en mesure d'assurer un contrôle dans cette vaste région inhospitalière. De surcroît, un éventuel conflit dans la région pourrait refroidir les investisseurs et ainsi priver les pays circumpolaires d'importants appuis économiques et d'une expertise nécessaire pour l'exploitation des ressources naturelles. Enfin, les plusieurs acteurs clés du conflit sont membres de l'OTAN. La sécurité militaire de la région devra donc nécessairement passer par cette organisation militaire.

De plus, plusieurs dissuasifs réduisent considérablement les risques d'un conflit plus sérieux en Arctique. D'abord, une multiplicité de liens entre les États comme la CNUDM et le Conseil de l'Arctique favorisent la coopération internationale. Ensuite, selon des estimations, seulement 5 % des ressources sont encore à disputer entre les États, puisque les 95 % restants seraient situés dans des eaux étatiques. Enfin, le rude climat de la région (froid extrême, îlots glacés à la dérive, épaisse brume d'été, etc.) rend les bénéfices monétaires et temporels beaucoup moins importants que ce que laissent miroiter les différentes analyses d'experts du réchauffement climatique.

Bref, les tensions en Arctique, bien qu'elles doivent être surveillées de près, sont loin d'être aussi préoccupantes pour les États impliqués que d'autres conflits de plus grande envergure, tel la migration massive de réfugiés syriens ou encore la lutte contre le groupe armé État Islamique.

Ce billet de blogue est cosigné par Arthur Déziel et Gabrielle Fauteux, étudiants au Collège Jean-de-Brébeuf. Retrouvez les références de ce texte sur monde68.ca.

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