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26/04/2015 11:42 EDT | Actualisé 26/06/2015 05:12 EDT

L'ennemi blanc de l'État islamique ou une stratégie de bipolarisation du conflit syrien

Une guerre, c'est deux forces égales -- au moins à peu de choses près - qui s'opposent pour des objectifs différents. En Syrie, ni l'État islamique ne combat Assad, ni Assad ne combat l'État islamique. L'ennemi commun des deux, c'est la masse affamée dont ils profitent pour mieux la contrôler.

Une guerre, c'est deux forces égales -- au moins à peu de choses près - qui s'opposent pour des objectifs différents. En Syrie, ni l'État islamique ne combat Assad, ni Assad ne combat l'État islamique. L'ennemi commun des deux, c'est la masse affamée dont ils profitent pour mieux la contrôler.

Parlons alors d'une large opération de destruction au bon vouloir du pouvoir. La militarisation des conflits politiques est le pain béni du régime comme Daech, et la pérennisation de la destruction en Syrie est leur meilleure arme. La destruction, ce n'est pas que des bombardements. C'est aussi des conflits de pensée au sein même du peuple qui en arrivent à la violence, alimentés par des messages clivants, et qui divisent la population sur des générations au point de rendre une reconstruction potentielle impossible sur plusieurs années. Il ne s'agit pas seulement de détruire, il s'agit surtout de tuer dans l'œuf les futures générations, qui, avant même d'être nées, n'auront aucun accès à l'éducation ou à un cadre de vie stable.

L'État islamique tue de tout, et sait pertinemment que c'est la meilleure façon de gagner du terrain puisque ça permet de contrôler le pain et de détenir ainsi la clé de la survie des civils. Alors, pour allonger le conflit dans le temps et profiter de la situation le plus longtemps possible, Daech fait tout ce qu'il a en son pouvoir pour provoquer de nouvelles frappes aériennes de la coalition internationale en Syrie. Pas sur ses propres bases, bien sûr, mais sur des quartiers de civils visés de manière complètement aléatoire. D'un autre côté, l'armée syrienne s'interdit curieusement de bombarder les bases de l'État islamique. L'image qui reste, ce sont des avions militaires syriens et internationaux qui frappent au même endroit.

Le résultat: des Syriens qui imaginent que "le monde" est l'allié du régime, qui ne croient plus en ce "monde" pour les sauver, qui jugent même que celui-ci les a délaissés puisque les forces ne font que bombarder des foyers déjà difficilement condamnés à la survie, et qui sont tentés de rejoindre Daech, au moins idéologiquement, qui, eux, se font passer pour les seuls capables de les protéger. Pour atteindre cet objectif, des bombardements toujours plus nombreux, l'État islamique veut et fait penser qu'il mène une nouvelle édition de croisades, avec pour unique changement une profession de foi blanche malmenée sur un fond noir, à la place d'une grande croix rouge, laissant penser à qui accepte naïvement d'y croire qu'il mène une revanche historique de l'Islam contre l'Église. Le régime syrien, dont la proue est Assad, ne peut que profiter un peu plus de la situation puisque dans la guerre des idées, c'est lui qui a gagné: le printemps arabe a amené Daech, et Daech n'apporte que destruction. C'était donc vrai, "moi ou le chaos". La recette a été bonne puisqu'au bout du compte, l'Occident reste le diable, pour les partisans de l'État islamique autant que pour les partisans du régime, qui imaginent chacun que leur leader résiste à ceux qui veulent les détruire.

Nettoyer la région de sa diversité humaine et culturelle, encourageant ainsi le public occidental à croire que l'ennemi n'est que ce qu'on appelle trop facilement "les minorités d'Orient", diviser un peu plus les musulmans sunnites et les musulmans chiites, n'hésitant pas pour ce faire à monter sur la vague de la montée du croissant chiite, nouveau grand méchant loup des politiques et des grands États arabes -- Égypte, Maroc, Arabie Saoudite entre autres --, pour les opposer directement les uns aux autres, et alimenter chaque jour un peu plus les clivages sur la diversité, qui avait été autrefois facteur de cohésion.

L'État islamique a exécuté près de 28 chrétiens éthiopiens, après les 30 coptes égyptiens, et a publié sur les réseaux les circonstances atroces de ces égorgements.

C'est la stratégie de l'État islamique, de communautariser ses victimes. Quand ils tuent en masse, d'un peu de toutes les confessions, musulmans chiites et sunnites inclus et confondus, on ne voit rien et on entend peu. Femmes, enfants, vieillards, par centaines, peu importe le lieu, ils ne sont pas utiles à leur stratégie de communication, alors il n'est aucunement nécessaire de les filmer et de laisser entendre que Daech massacre aussi des musulmans. Il faut se concentrer essentiellement sur les fameuses "minorités".

Quand il s'agit de tuer des chrétiens, des journalistes européens, australiens, américains, japonais, bref des "blancs", tous les moyens sont bons pour faire du grand spectacle. Après les conquêtes, il faut communautariser les victimes pour asseoir le pouvoir, briser les ponts qui n'ont déjà que trop de mal à être construits, et uniformiser l'ennemi pour le réduire à une seule identité. Ainsi, on le reconnaîtra plus facilement, sachant que l'ennemi ressemble à "ça". Filmer dans le détail, terroriser, communiquer, pour que l'image reste et que l'affront soit visible et presque palpable, qu'il cause même des troubles du sommeil. Pour ce faire, quoi de mieux que des exécutions spectaculaires de chrétiens sur une plage abandonnée pour faire penser que l'ennemi, c'est la croix, les mécréants, que c'est tout ce que peut représenter l'image de l'Occident, et que ce n'est pas l'humanité dans sa globalité?

La boucle est bouclée puisque, involontairement, le circuit est tracé de manière à ce que l'on croie Daech porteur d'une idéologie de suprématie islamo-sunnite. Dans l'inconscient collectif de toutes les parties, on ne saisit plus les tenants et aboutissants et on refuse de s'intéresser plus longtemps à la question syrienne. Bipolariser le conflit est primordial pour la stratégie de Daech, comme pour la stratégie du régime, pour rendre la conception de l'ennemi plus facile à cerner, et surtout plus destructrice, car le spectateur impliqué dans le conflit entend que ce qui n'est pas avec lui, est contre lui.

L'ennemi de Daech n'est pas Assad, et Assad profite pleinement de la présence de Daech pour légitimer ses positions politiques et militaires. L'ennemi de Daech, c'est nous, et l'ennemi d'Assad n'est pas Daech.

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