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Timbuktu: il est interdit d'interdire

Ignoré à Cannes,devrait reprendre sa course pour entrer dans l'histoire, pour nous permettre de mieux comprendre la réalité d'aujourd'hui au Mali.

Non loin de Tombouctou tombée sous le joug des extrémistes religieux, Kidane mène une vie simple et paisible dans les dunes, entouré de sa femme, Satima, de sa fille, Toya, et de Issan, son petit berger âgé de 12 ans. En ville, les habitants subissent, impuissants, le régime de terreur des djihadistes qui ont pris en otage leur foi.

Finis la musique, les rires, les cigarettes et même le football. Les femmes sont devenues des ombres qui tentent de résister avec dignité. Kidane, le Touareg, et les siens semblent un temps épargnés par le chaos de Tombouctou. Mais leur destin bascule le jour où Kidane tue accidentellement Amadou le pêcheur qui s'en est pris à GPS sa vache préférée.

Voilà le synopsis du dernier film d'Abderrahmane Sissako, Timbuktu.

« La révolte monte en moi depuis des années », explique ce grand cinéaste africain, combattif et combattant. Violence, manque de sécurité, menace djihadiste, pour réaliser Timbuktu au Mali, Abderrahmane Sissako a dû se confronter à la réalité qu'il dénonce.

Né le 13 octobre 1961 à Kiffa, en Mauritanie, Abderrahmane passe son enfance au Mali. À partir de 1983, il suit à Moscou les cours du célèbre Institut fédéral d'état du cinéma, où il finalisera ses deux premiers courts-métrages : Le jeu, et Octobre qui sera présenté dans la section « Un certain regard » au Festival de Cannes en 1993. Ses études à Moscou lui donnent un aplomb et une souplesse dans sa façon de filmer. Ses deux premiers longs-métrages, La vie sur Terre en 1998, et En attendant le bonheur en 2002, montraient l'attention qu'il porte au quotidien, et surtout son sens des tragicomédies ordinaires.

Il passe à la fable avec Bamako en 2006. Timbuktu, son quatrième long-métrage, évoque deux mondes parallèles : l'occupation des islamistes qui menacent la ville par leurs interdits, leur fanatisme et leur bêtise, et le destin d'une famille touareg, vivant proche des militaires, dont l'homme sera condamné à mort pour avoir tué accidentellement un pêcheur. Le vrai combat, ce sont les habitants qui le mènent, et le mal et la terreur sont latents tandis que la beauté du territoire irradie les scènes de « La perle du désert ».

Il y a une correspondance entre les films Leviathan et Timbuktu ; ici, les bourreaux sont aussi grotesques et cruels que l'étaient les représentants de l'État russe. D'un continent à l'autre, même folie, même lâcheté lorsque les islamistes poursuivent à coups de kalachnikovs une frêle gazelle couleur de sable.

Timbuktu est un film courageux et digne, pour la résistance des civils qui osent tenir tête à leurs assaillants, tous confondus par leurs vêtements ou leurs dialectes. On parle français, anglais, quand on ne connaît pas l'arabe, et on doit vivre dans l'absurdité de la terreur à coups d'interdictions. Défense de chanter, d'écouter de la musique, de fumer, de jouer au foot avec un ballon... Et chaque instant, le vrai danger, c'est qu'on ne sait pas quand va surgir le fanatisme meurtrier.

Le film

En octobre 2013, Abderrahmane Sissako était prêt pour installer son équipe de cinéma à Tombouctou. Mais il y a eu un attentat suicide le 22 septembre. Des types qui allaient au restaurant et se sont fait sauter avec leur voiture. « Nous avons trouvé une ville jumelle de l'autre côté de la frontière, en Mauritanie, à Oualata. J'ai pu tourner sous la protection de l'armée, mais aucune force de sécurité ne peut éviter les attentats suicides. Je n'étais jamais tranquille. Cette tension, commente le réalisateur, ce manque de confort et de liberté constituent une dynamique dont mon cinéma se nourrit. »

Ignoré à Cannes, Timbuktu devrait reprendre sa course pour entrer dans l'histoire, pour nous permettre de mieux comprendre la réalité d'aujourd'hui et pour soutenir un acte de résistance, mais aussi le courage d'un grand cinéaste.

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Timbuktu d'Abderrahmane Sissako

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