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28/06/2016 10:01 EDT | Actualisé 29/06/2016 09:57 EDT

La Grande Noirceur: de l'autoritaire à la banalité

Le révisionnisme à propos de Maurice Duplessis est un symptôme important de l'influence du nouveau courant conservateur québécois, s'installant depuis près d'une décennie.

Le révisionnisme à propos de Maurice Duplessis est un symptôme important de l'influence du nouveau courant conservateur québécois, s'installant depuis près d'une décennie.

Certains semblent bien épris de la sagesse d'antan, du véritable Québec de nos ancêtres, précédant la modernisation des années 1960 et 1970. Cette idéalisation du passé n'a cessé de croître durant la dernière décennie, portée par un nouveau courant conservateur. Ce dernier, populiste, rejette les notions modernes, libérales et progressistes issues de la Révolution tranquille, en l'assimilant à un discours d'intellectuels «bien-pensants». Ayant peu à peu vampirisé le mouvement souverainiste, les partisans du nouveau courant conservateur proposent de dangereux amalgames entre laïcité, immigration, religion et identité. Pour ceux-ci, il y a une fracture entre le «eux» et le «nous», une «angoisse blanche» ciblant les élites progressistes comme fossoyeurs de l'identité nationale et de la cohésion sociale. À ce sujet, l'immigration dans son état actuel venant affaiblir, selon eux, notre solidarité, leur discours à trouver écho dans les régions, mais aussi chez les ouvriers et dans certains milieux syndicaux.

La Révolution tranquille a changé le rapport identitaire québécois: de minorité canadienne-française, les francophones sont devenus majoritaires sur un territoire précis. C'est ce phénomène qui a permis l'éclosion de ce discours, qui n'épargne presque aucun pays occidental.

On aurait tort de présumer que la source première de ce courant se trouve dans une redécouverte de Lionel Groulx ou de l'Action nationale. En effet, c'est de la «mère patrie» que Mathieu Bock-Côté et compagnie ont puisé leur inspiration. En France, les penseurs de droite (Eric Zemmour au premier chef) considèrent Mai 68 comme responsable des maux actuels de l'Hexagone, et propose à travers cela, une relecture positive de la mémoire du Maréchal Pétain, chef d'État collaborationniste de la Seconde Guerre mondiale. Admirant la tradition gaulliste, la transformation sociale et culturelle de Mai 68 est sévèrement critiquée, et perçue comme l'actuelle idéologie dominante, à travers ses expressions de déconstruction de la domination occidentale que sont le multiculturalisme et la diversité sexuelle.

Suivant cette logique, au Québec, on cible la Révolution tranquille: considérée comme l'évènement fondateur de la «nouvelle nation» sur lequel se sont bâtis la modernité pluraliste, les institutions et le modèle socio-économique québécois, on remet en question son importance, allant jusqu'à revaloriser la figure de Duplessis et réévaluer l'époque précédente, celle de la Grande Noirceur. On revient sur cette période en voulant briser le récit de la Révolution tranquille, légué à la génération des baby-boomers. Ceux-ci tenaient Duplessis en grippe: il avait freiné l'accession du Québec à la modernité et enseveli le gouvernement sous la corruption et le patronage, avec des accents répressifs, main dans la main avec le clergé.

Nous constatons à présent que celui que l'on considérait autoritaire, dont la référence pour désigner des politiques de répression au Québec se rapprochait du point Godwin (1), se voit maintenant habillé par le courant conservateur de bien plus beaux atours. Duplessis redevient un symbole d'un régionalisme fort, à un point tel que lors de la dernière campagne électorale, le premier ministre sortant Stephen Harper l'a cité lors de ses passages à Trois-Rivières et Lac-Beauport, courtisant l'électorat rural, conservateur et nationaliste de la région.

«Défendre Duplessis en utilisant un argumentaire contextuel ne tient pas la route.»

Sortie au printemps, À la défense de Maurice Duplessis, livre de l'ex-député péquiste Martin Lemay, préfacé par Mathieu Bock-Côté, constitue probablement la plus grande charge du courant conservateur sur le terrain historico-politique. Se réclamant du conservatisme, sa réhabilitation de Duplessis va jusqu'à affirmer qu'il «[...] a été le plus grand premier ministre de l'histoire du Québec». Par un biais politique tordu, il accuse les artisans de la Révolution tranquille d'avoir commis une opération de mystification majeure de l'histoire occidentale, privant ainsi les Québécois de la mémoire d'un «héros».

Défendre Duplessis en utilisant un argumentaire contextuel ne tient pas la route: au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les gouvernements du monde solidifiaient l'appareil étatique et assuraient l'apparition du modèle de l'État providence. La modernisation, la lutte à la pauvreté et les autres conquêtes sociales sont à des années-lumière de la Grande noirceur, époque durant laquelle, dans le comté même du «cheuf», la mortalité infantile se situait à des taux comparables à celle de New Delhi. Un dirigeant antiintellectuel qui priva le Québec d'une ouverture artistique sur le monde, comme le témoignent les mots de Borduas dans le Refus global. Un premier ministre élu par la corruption et le clientélisme, faisant fi de la séparation des pouvoirs. Un homme si antisyndical et si déterminé à éliminer ses adversaires qu'il instaura la Loi du Cadenas, sous prétexte de protéger la province des dangereux communistes...

Le tout enrobé d'un nationalisme de pacotille nauséabond, surtout en sachant que ce politicien calculateur laissa libre cours au pillage des ressources naturelles par les compagnies étrangères et empêcha les mesures de modernisation comme la nationalisation de l'électricité.

Jouant sur le petit peuple replié, alimentant le conflit entre villes et régions, ce revival de Duplessis est particulièrement paradoxal, car il est défendu par des souverainistes. Or, souvenons-nous que l'implication politique de René Lévesque part de la volonté de construire un État fort à Québec et de chasser le régime passéiste et corrompu de l'Union nationale. Le Parti québécois lui-même est une «créature» de la Révolution tranquille, animé par ses artisans comme Jacques Parizeau.

L'influence grandissante de ce mouvement ne semble pas signifier l'ouverture aux idées. En effet, le courant conservateur est très agressif et replié sur lui-même. À l'heure où les jeunes ont l'appétit de la modernité et de la diversité, il s'agit non seulement d'une menace pour la vitalité du mouvement souverainiste, mais également d'un facteur de division et d'exclusion dans la société québécoise.

(1) «Inventée par Mike Godwin, la "loi de Godwin" stipule que "plus une discussion dure longtemps, plus la probabilité d'y trouver une comparaison avec le nazisme ou Hitler s'approche de 1''. Elle démontre qu'au bout d'un certain temps, il arrive toujours un moment où l'un des participants s'échauffe et fait une comparaison au nazisme. Le débat est alors sans issue.» - Quand Albanel marque un point Godwin, Astrid Girardeau, Libération, 13 mars 2008

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