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02/05/2015 08:08 EDT | Actualisé 02/05/2016 05:12 EDT

2015 sera-t-elle l'année de l'Arctique?

Les États-Unis ont pris la présidence tournante du Conseil de l'Arctique, à la suite du Canada. Les chantiers à mener sont nombreux au regard des ambitions américaines. Mission impossible?

Vendredi 24 Avril à Iqaluit, au Nunavut, les États-Unis ont pris la présidence tournante du Conseil de l'Arctique, à la suite du Canada.

À l'inverse du Canada, dont la présidence a été active mais poussive, les États-Unis comptent bien mettre les deux années qui viennent à profit pour tenter d'aligner le Conseil sur leurs intérêts dans la région.

Intensification des activités des groupes de travail, recherche de financements pour soutenir de nouveaux projets de recherche, réorganisation de la gouvernance du Conseil, évaluation des pays observateurs du Conseil, renforcement de la dimension économique... les chantiers à mener sont nombreux au regard des ambitions américaines. Mission impossible?

Enjeu numéro 1: faire connaître le Conseil

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Photo: Artic Council

La présidence américaine s'articulera autour de trois axes:

• La compréhension des nouvelles dynamiques climatiques (Arctic Climate)

• La préservation de l'Océan (Arctic Ocean)

• Le développement socio-économique (Arctic Communities)

À ces axes majeurs s'ajoute un quatrième thème résolument essentiel: faire connaître les enjeux de la région et le travail du Conseil de l'Arctique auprès du grand public (Arctic Awareness). En effet, même si l'on peut comprendre pourquoi en 2015 le Conseil de l'Arctique n'est pas aussi connu que Apple, le déficit de notoriété vis-à-vis de l'électorat américain handicape la capacité de la US Arctic Team à convaincre les parlementaires de débloquer des budgets et sa capacité à exercer de l'influence sur les autres membres du Conseil de l'Arctique.

Dit autrement, plus Washington fera connaître cet organe diplomatique et ses enjeux au grand public, plus l'on pourra assurer paix, coopération, stabilité et développement dans le Grand Nord, et plus Washington pourra tenter de réaligner le Conseil de l'Arctique sur les intérêts américains dans la région.

Qui connaît vraiment l'Arctique? Personne!

À cet égard, un sondage réalisé fin 2014 par EKOS Research pour le compte de la Gordon Foundation (Canada) et publié la semaine dernière montre le chemin à parcourir.

Question: «Avez-vous entendu parler d'un forum intergouvernemental appelé Conseil Arctique qui comprend les huit pays de l'Arctique?»

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L'on ne trouve une majorité de «oui» («oui, vaguement» ou «oui, clairement») qu'au Danemark, en Islande, en Russie et dans le nord du Canada. L'on voit même que le taux de «oui, clairement» a diminué entre 2010 et 2015 dans tous les pays testés, sauf l'Islande et les États-Unis (et marginalement en Suède et en Russie), alors que, paradoxalement, l'on n'a jamais autant parlé de l'Arctique et du Conseil de l'Arctique que depuis 2010.

Question: «Saviez-vous que le Canada présidait le Conseil de l'Arctique ces deux dernières années?»

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Sur cette question, les trois provinces arctiques du Canada ont été testées ainsi qu'un collège de plus de 2000 canadiens des autres provinces. Malgré une communication agressive de la part du gouvernement canadien et le fait que la quasi-totalité des réunions de travail du Conseil se soient tenues dans des villes de l'Arctique canadien, seuls 35% à 45% des sondés de l'Arctique canadien disent savoir que leur pays présidait le Conseil de l'Arctique ces deux dernières années.

Dans le reste du Canada, alors que le premier ministre Stephen Harper a placé l'Arctique et la confrontation avec la Russie dans la région au cœur de sa stratégie de communication sur les enjeux d'infrastructure et de défense, seuls 10% des sondés disent savoir que le Canada présidait le Conseil de l'Arctique - autant dire: personne!

Un constat d'échec sans appel donc que la US Arctic Team et les deux États américains les plus impliqués en Arctique, l'Alaska et le Maine, veulent à tout prix éviter en 2017.

2015: le quart d'heure de l'Arctique?

Pour faire connaître l'Arctique et ses enjeux, ce qui marche le mieux reste encore le catastrophisme. Si nombre d'ONG environnementalistes exploitent très bien cette fibre, force est de constater que les gouvernements de l'Arctique ne s'y sont jamais encore aventurés. À cet égard, l'année 2015 pourrait être l'année du changement!

En effet, entre les développements pétroliers (Shell, Eni, Statoil, Rosneft...), gaziers (Total, Chevron, BP, Gazprom...) et miniers (BHP Billiton, Alcoa, Baffinland,...) l'on devrait entendre parler de l'Arctique cette année. L'organisation du Sommet Paris Climat 2015 (COP21) en décembre --sommet de la dernière chance-- devrait donner un petit coup de projecteur sur le Grand Nord.

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Mais surtout, c'est la perspective d'une possible fonte record de la banquise Arctique cet été qui devrait placer la zone au coeur du débat public.

En effet, si la dynamique historiquement faible enregistrée depuis fin février se poursuivait jusqu'à cet été, l'on assisterait alors aux États-Unis et en Europe à un déferlement médiatique bien supérieur aux étés 2007 et 2012. Une communication catastrophiste de la part de l'administration Obama (comme celle développée en janvier dernier autour des forages en Alaska) pourrait soutenir le besoin de communication stratégique autour du Conseil de l'Arctique et donc contribuer à l'accomplissement des objectifs de la présidence américaine.

L'enjeu est d'autant plus important qu'après les États-Unis viendront la Finlande (2017-2019), l'Islande (2019-2021) et la Russie (2021-2023), dont les axes majeurs respectifs sont déjà connus: développement économique; croissance maritime et coopération; économie et sécurité.

Bien sûr, il n'est pas dit ici que la Finlande, l'Islande et la Russie ne mettront pas l'environnement parmi leurs priorités. Toujours est-il que la priorité numéro un, à mesure que l'Arctique dégèle, se trouve être le développement économique --lequel est plus ou moins «durable» en fonction des pays.

L'heure de vérité?

En 2015, les États-Unis héritent d'un Conseil de l'Arctique peu ou mal connu, dans une situation politique compliquée tant à Washington qu'à l'étranger. Un véritable sentiment d'urgence émerge depuis plusieurs mois au sein de l'administration américaine. La question que beaucoup se posent, même au sein de la US Arctic Team, est la suivante: n'avons-nous pas hérité du pire timing possible pour exercer la moindre influence? Que pourrons-nous réellement faire sans argent, sans notoriété auprès de l'électorat, et en plein changement d'administration?

Les États-Unis ne retrouveront pas la présidence du Conseil de l'Arctique avant 2031 ! D'ici là, l'Arctique sera une zone économique en phase avancée de développement avec gouvernance politique et économique bien arrêtée. Selon plusieurs estimations, le Produit Régional Brut aura au moins doublé par rapport à 2014. Dit autrement, il sera peut-être temps de sauver les meubles mais il sera trop tard pour façonner la gouvernance de l'Arctique selon les objectifs américains.

C'est pour ces raisons que l'on peut considérer que la présidence américaine 2015-2017 sera une période charnière ou la fin des grandes ambitions US en Arctique. Le sommet ministériel concluant la présidence américaine aura lieu mai 2017 en Alaska. D'ici-là, il faudra être vigilant car tout peut aller très vite. Rendez-vous est pris!

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