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12/07/2018 11:13 EDT | Actualisé 12/07/2018 12:17 EDT

Quand un président syndical prêche pour sa paroisse

Les syndicats ont permis de grandes avancées dans le dernier siècle, mais il est désormais temps pour eux de se moderniser.

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Cette semaine, à la suite de la publication d'un de mes billets de blogue intitulé «Quand les syndicats frappent un mur», François Laporte, le président du syndicat des Teamsters canadiens, a pris de son temps pour écrire un billet qui répondait au mien.

Tout d'abord, j'aimerais remercier M. Laporte pour l'attention apportée à mon blogue. C'est toujours flatteur de savoir que nous sommes lus!

Si concurrence rime avec innovation, le constat est le même en ce qui a trait aux idées. Nous avons la chance de vivre dans un pays où chacun est libre d'émettre ses opinions et de débattre respectueusement avec autrui. La liberté d'expression est une richesse. Je salue donc l'initiative de ce président syndical, bien que je sois en désaccord avec son raisonnement.

M. Laporte commence son texte en prétendant que les travailleurs sont réellement libres d'adhérer à un syndicat ou non et en stipulant qu'il m'offre un «cours de syndicalisme 101». Puisque j'ai l'habitude de donner en retour, j'offre ici à M. Laporte un «cours d'économie 101».

Soyons clairs, il est tout à fait normal que M. Laporte prêche pour sa paroisse en défendant la formule Rand. Non seulement est-il actif dans le monde syndical depuis longtemps, mais la théorie économique nous indique que chaque agent économique cherche à maximiser son intérêt personnel.

Comment pourrais-je lui en vouloir de défendre une formule qui assure un haut niveau de salaire aux présidents syndicaux comme lui, grâce aux cotisations obligatoires des travailleurs? Bien sûr, il s'agit aussi de l'un de ses devoirs de défendre ses membres – et il le fait très bien.

À quand le vote secret obligatoire pour l'accréditation d'un syndicat?

M. Laporte semble mal saisir le noyau de mon billet. Jamais n'ai-je mentionné que le syndicalisme était destructeur ou nocif pour l'économie québécoise. Je finis même mon texte en stipulant que « le problème n'est pas le syndicalisme en soi, loin de là, mais bien le modèle actuellement imposé aux travailleurs québécois.»

Le président syndical a donc partiellement évité l'argument central qui prônait l'abolition de la formule Rand en faisant l'éloge du syndicalisme. Après tout, cela fait partie de son boulot! Permettez-moi une analyse plus objective, puisque je n'ai aucun compte à rendre, ni aux syndicats ni au patronat.

Si le parti politique au pouvoir cognait à votre porte aux prochaines élections avec un bulletin de vote et vous demandait de le remplir, pourriez-vous réellement prétendre que le choix qui en découlerait serait fait sous un consentement libre et éclairé?

M. Laporte prétend que «quand un travailleur est invité à signer une carte d'adhésion syndicale, rien ne l'y oblige.» Oublie-t-il volontairement les cas d'intimidation quant à l'accréditation des syndicats ou des grèves forcées? Pensez-y.

Si le parti politique au pouvoir cognait à votre porte aux prochaines élections avec un bulletin de vote et vous demandait de le remplir, pourriez-vous réellement prétendre que le choix qui en découlerait serait fait sous un consentement libre et éclairé? Il s'agirait d'une pression malsaine et cela pousserait certains électeurs craintifs à voter contre leur gré.

Le principe est le même pour l'adhésion syndicale!

Pourquoi n'y a-t-il pas de loi au Québec qui obligerait la tenue d'un vote secret et anonyme pour l'accréditation d'un syndicat comme c'est le cas dans plusieurs autres provinces et pays?

Pourquoi n'y a-t-il pas de loi au Québec qui obligerait la tenue d'un vote secret et anonyme pour l'accréditation d'un syndicat comme c'est le cas dans plusieurs autres provinces et pays? N'oublions pas que 83% des Québécois étaient en faveur d'une telle loi il y a quelques années!

Les centrales syndicales ont-elles peur de voir leur pouvoir diminuer si le vote au scrutin secret était instauré? Le syndicat peut, en théorie, avoir l'appui de 51% des travailleurs d'une usine, par exemple, et se faire accréditer sans en parler à 49% des travailleurs. Est-ce réellement démocratique ou s'agit-il d'une sorte de tyrannie de la majorité?

Remettons les pendules à l'heure

M. Laporte prétend ensuite qu'un «fort vent de néolibéralisme souffle depuis plusieurs années au sud de notre frontière et ailleurs dans le monde». Cette rhétorique souvent utilisée par les syndicats démontre une certaine méconnaissance de la situation économique actuelle.

Aurait-il oublié que, selon l'OCDE, les dépenses sociales publiques sont à un niveau historiquement élevé dans de nombreux pays? Par exemple, il y a presque 20 ans, les dépenses publiques en pourcentage du PIB aux États-Unis représentaient un peu moins de 34%. Ce ratio est désormais d'environ 38%. Bien que nos économies soient plus libérales, nous sommes très loin du «vrai» néolibéralisme évoqué par M. Laporte!

D'ailleurs, fait cocasse, le 21 juin dernier, M. Laporte et son syndicat dénonçaient les tarifs américains imposés sur l'acier et l'aluminium par le président Trump et défendaient ainsi l'Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA). N'est-ce pas l'essence même du libéralisme économique que d'abolir les barrières commerciales entre les pays? Les bottines suivent-elles les babines?

M. Laporte prétend ensuite que l'abolition de la formule Rand priverait «les gouvernements de milliards de dollars en taxes et en impôts puisque leurs revenus sont essentiellement issus de la classe moyenne, qui est composée en bonne partie de travailleurs syndiqués».

Encore une fois, aurait-il oublié que selon une étude du fiscaliste de renom Luc Godbout, la classe moyenne au Québec ne paie que 28% des impôts perçus? Ce sont les individus affichant un revenu supérieur à la classe moyenne qui paient 70% des impôts – ils ne représentent que 27% de la population. Il ne faut donc pas sombrer dans une campagne de peur.

Non seulement son affirmation est fausse, mais ce sophisme «d'effet boule de neige» est complètement exagéré.

Le respect des travailleurs avant tout

En conclusion, je dirais que l'argumentaire de M. Laporte a raté la cible en portant à croire que mon billet s'attaquait au syndicalisme en soi. Ce n'était bien évidemment pas le cas.

Quand les travailleurs seront réellement libres d'adhérer ou non à un syndicat et n'auront pas de pressions lors des votes d'accréditation, nous pourrons enfin dire que le Québec défend la liberté d'association.

Je crois toutefois sincèrement que le système actuel d'accréditation et de cotisations obligatoires devrait être revu. Quand les travailleurs seront réellement libres d'adhérer ou non à un syndicat et n'auront pas de pressions lors des votes d'accréditation, nous pourrons enfin dire que le Québec défend la liberté d'association.

Les syndicats ont permis de grandes avancées dans le dernier siècle, mais il est désormais temps pour eux de se moderniser.

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