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07/02/2016 09:26 EST | Actualisé 07/02/2017 05:12 EST

La France ignorante des «races», des sexes et des origines

Ici, au Québec, j'espère que nous prendrons conscience du caractère particulariste d'un peuple identifié par sa langue, sa culture et son histoire.

Christian Rioux n'en rate pas une. À chaque chronique, il nous impose comme un curé du haut de sa chaire les valeurs «universelles françaises». Dans son article («Un Oscar pour les César», Le Devoir, 29 janvier 2016), le point de départ est bon.

On ne devrait pas, en effet, imposer des quotas aux prix que l'on décerne aux Oscars, ainsi que le propose Spike Lee, car on doit comme en France se fonder seulement sur la qualité. Mais à partir de là, il bricole vite un argument en faveur de la République une et indivisible qui traite les minorités comme des entités invisibles et qui considère la France elle-même comme une incarnation de l'universel. Ici, je m'en prends à cette idée de la France et non à sa population qui, je le suppose, est de plus en plus insensible à cette rhétorique et n'aspire qu'à cohabiter dans l'harmonie et la reconnaissance réciproque.

Cette idée de la France républicaine, incarnation de l'universel, repose sur une fausse conscience. Ce pays incarne certes une grande civilisation ayant contribué au patrimoine culturel de l'humanité de façon exemplaire, mais les idéologues qui s'emploient à la défendre le font trop souvent en ne se rendant pas compte de la violence contenue dans un particularisme qui s'ignore. La patrie des droits de «l'homme», bien souvent, n'est pas celle des droits de la femme. C'est aussi trop souvent une patrie blanche qui est aveugle à la différence. À force d'être colorblind, on finit par être blind tout court. C'est le meilleur moyen d'écraser les minorités sans s'en rendre compte.

La France républicaine et universelle ? Malaise à Angoulême cependant : aucune femme en lice ! Même pas Claire Bretécher ! Quoi ? À Angoulême, France ? Pas possible ! La France n'est-elle pas l'incarnation de l'universel, au-delà des races, des sexes et des origines ?

Rioux incarne à la perfection cette intériorisation du mythe républicain selon lequel on respecterait la diversité en l'ignorant. Il faut ignorer les minorités parce que, voyez-vous, autrement on risquerait de verser dans le «communautarisme» ! Ça y est ! Le mot est encore une fois lancé ! Ce mot agit sur le bon peuple comme le mot «communisme» dans l'Amérique conservatrice des années cinquante.

Très bien, s'il a raison, il nous faudra ici ne pas reconnaître les droits collectifs des onze peuples autochtones et de la minorité anglophone. Il nous faudra, comme en France, forcer l'assimilation de la minorité linguistique, rejeter l'application d'une charte des langues minoritaires et régionales et traiter les peuples autochtones comme la France traite le peuple corse, au nom de «l'unicité de notre peuple», pour paraphraser le conseil constitutionnel français. L'égalité citoyenne associée à l'idéal républicain a l'avantage de nous autoriser à nier l'existence du peuple corse, c'est une véritable aubaine pour un nationalisme d'État qui s'ignore, mais peut-être pas autant que ça. Il nous faudra, comme en France, aussi ignorer les minorités issues de l'immigration en les cantonnant dans des banlieues.

Tout cela au nom de quoi ? Du particularisme français ou québécois ? Mais non, la France, par sa langue, sa culture et son histoire, n'est pas elle-même un particularisme ! Elle est l'incarnation de l'universel ! Vous n'avez rien compris ! Ne vous trompez pas ! L'idéal républicain n'est pas du tout assis sur le socle d'un nationalisme d'État, car la France est l'incarnation des valeurs universelles !

Déchéance de la nationalité qui distingue deux types de citoyens français ? Les «de souche» et les «pas de souche» ? Ça doit être ça aussi une autre forme, particulièrement étonnante il est vrai, d'incarnation des valeurs universelles. La seule ministre noire de France donne sa démission et quitte son ministère à vélo ? C'est encore la République universelle qui la laisse partir. Préférence catholaïque pour le signe religieux discret au lieu des turbans sikh, des kippa juives et du foulard musulman ? Universalisme ! À Hollywood, Omar Sy ne se décrit pas comme un Noir, il se décrit comme un Français ? Universalisme, je vous dis !

Ici, au Québec, j'espère que nous prendrons conscience au contraire du caractère particulariste d'un peuple identifié par sa langue, sa culture et son histoire. C'est la condition sine qua non pour s'ouvrir aux minorités linguistiques, nationales et issues de l'immigration. Les plus intolérants à la différence sont ceux qui ignorent leur propre différence, celle qu'ils incarnent et représentent ! Les Robespierre de ce monde sont des coupeurs de tête.

Tous les préjugés contenus dans le texte de Rioux se condensent et se disent à la toute fin en vrac, dans son dernier paragraphe : «Cet écart entre les Oscar et les César illustre un choc de civilisations entre une société fondée sur le communautarisme et une autre fondée sur un idéal méritocratique républicain, même s'il est souvent écorché. C'est ce parti pris d'universalisme républicain, à l'origine de la Déclaration des droits de l'homme, qu'exprimait Charlotte Rampling. Et si l'égalité républicaine, avec son ignorance des races, des origines et des sexes, était la meilleure voie d'une diversité qui ne fut pas factice ? À Spike Lee, Omar Sy répondait fièrement cette semaine en couverture de Télérama :"À Hollywood, je suis un Français, pas un Noir."»»

Il ne manquerait plus que le refrain de la Marseillaise, mais il est vrai que là, le jupon du particularisme, du communautarisme et de la souche française dépasserait peut-être un peu trop : «Aux armes citoyens. Formez vos bataillons. Marchons, marchons. Qu'un sang impur abreuve nos sillons». Le sang impur de l'étranger face au sang pur et universel de la France !

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