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26/01/2016 10:10 EST | Actualisé 26/01/2017 05:12 EST

État islamique, OTAN et Kurdistan

En aidant financièrement et militairement les Kurdes, on pourrait en finir avec le groupe État islamique sans engendrer l'escalade incontrôlée d'un faux conflit de civilisations.

Dans un billet récent du Journal de MontréalLâcheté vertueuse», 21 janvier 2016), Joseph Facal tente d'établir un parallèle entre les attitudes de déni face à Hitler avant que ne se déclare la Seconde Guerre mondiale et les attitudes de déni de plusieurs face au groupe État islamique.

La complaisance de Chamberlain face à Hitler semble, selon Facal, devoir être comparée à celle de certains intellectuels et politiciens occidentaux face au groupe armé État islamique (EI), notamment au Canada. Mais pour établir un bon parallèle, il faut bien comprendre les enjeux.

Bien comprendre l'organisation État islamique

Hitler est apparu dans le contexte (i) des nationalismes du XIXe siècle, (ii) des guerres opposant l'Allemagne à la France, (iii) de l'antisémitisme devenu banal et répandu, ainsi que (iv) du traité de Versailles conclu à la fin de la Première Grande Guerre.

Le groupe État islamique est pour sa part apparu dans le contexte (i) d'une opposition millénaire entre sunnites et chiites, (ii) d'une présence coloniale des pays occidentaux au Moyen-Orient, (iii) des appuis occidentaux aux dictateurs à la tête des pays arabes, (iv) des appuis occidentaux à Israël, (v) de la guerre inutile d'Irak, (vi) de l'appui des États-Unis à un gouvernement chiite en Irak et (vii) des centaines de milliers de morts qu'ont entraînées les guerres d'Irak, d'Afghanistan et de Libye.

Quand on replace les deux conflits dans leurs contextes respectifs, on constate surtout des différences. S'agissant des ressemblances, on voit qu'il faut en effet éviter le déni et la complaisance, d'une part, mais aussi les replis identitaires, les réflexes procédant d'un nationalisme paranoïaque, la construction mystifiante d'un envahisseur qu'on croit apercevoir partout, et la perception d'un grand complot international.

On comprend alors que, pour résoudre le conflit avec l'État islamique, il faut certes éviter le déni, mais aussi éviter de jeter de l'huile sur le feu et éviter d'entretenir la perception de l'envahisseur étranger, sous la forme de l'occidental mécréant blanc et athée ou sous la forme de l'arabe musulman, djihadiste et basané.

Que doit faire l'OTAN maintenant ?

Pour gérer sans complaisance notre attitude à l'égard des fous de Dieu, mais aussi pour pouvoir le faire sans jeter de l'huile sur le feu, il faut notamment sur le terrain des combattants en nombre suffisant, qui soient efficaces et qui, surtout, proviennent de la région. Or, on les a. Il s'agit des Peshmergas. En aidant financièrement et militairement ces Kurdes, on pourrait en finir avec le groupe État islamique sans engendrer l'escalade incontrôlée d'un faux conflit de civilisations. Les forces aériennes de l'OTAN pourraient certes intervenir en appui aux Peshmergas, mais il faudrait que ces derniers soient quand même les principaux artisans de la victoire.

Il y a toutefois un prix à payer que, jusqu'ici, les pays occidentaux ne semblent pas prêts à payer. Les Kurdes vont réclamer la création d'un Kurdistan indépendant principalement situé sur les territoires des États parents de Syrie, d'Irak et de Turquie.

Les deux premiers pays sont en lambeaux et la division de leurs territoires pourrait en principe se faire sans trop de heurts. C'est la cession d'un territoire en Turquie qui semble poser le plus gros problème, mais le comportement de l'État turc et de son président Erdogan devrait maintenant faire disparaître tous les scrupules. Cet «allié» de l'OTAN, qui a aidé l'État islamique, se braque dans une crispation autoritaire, brime la liberté d'expression des universitaires, et opprime la minorité kurde d'une façon qui laisse craindre un génocide semblable à celui que le peuple arménien a vécu, maquillé sous la forme d'une apparente guerre civile.

La Turquie ne devrait plus être un pays membre de l'OTAN. La minorité kurde qui s'y trouve et qui subit les affres d'un nationalisme d'État devrait avoir le droit de réclamer son rattachement à un éventuel État du Kurdistan.

Cette solution ne va sans doute pas sans turbulence, mais elle favorise une désescalade du conflit, comme le ferait aussi la création d'un État palestinien indépendant, et non son escalade comme le serait l'exacerbation d'une guerre opposant l'Occident chrétien à l'islam du Moyen-Orient.

Un Kurdistan indépendant

Je ne crois pas que Joseph Facal soit, pour sa part, parvenu à adopter une posture politique qui lui permet à la fois de s'affranchir de la complaisance face à l'organisation État islamique et d'éviter de jeter de l'huile sur le feu. Les reproches qu'il adresse au gouvernement Trudeau trahissent un penchant en faveur d'une attitude belligérante qui engendrerait une escalade du conflit.

La question nationale est sans doute au coeur de ce conflit, mais même lorsqu'on le considère à partir d'ici, ce n'est pas la question nationale québécoise qui est en cause, dans un contexte politique qui opposeraient des Québécois favorables à une intervention armée à des Canadiens complaisants se réfugiant dans le déni. La question nationale qui est au coeur de ce conflit est celle du peuple Kurde qui, après tant d'années de souffrance, d'oppression et de violations de ses droits fondamentaux, aspire en parfaite légitimité à la pleine et entière souveraineté.

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