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14/07/2015 03:07 EDT | Actualisé 14/07/2016 05:12 EDT

Grèce: le corporatisme transnational contre les droits des peuples

Nous vivons à une époque où les grandes entreprises se croient tout permis.

Il nous arrive d'entendre les propos suivants: «L'État-nation est dépassé face à la mondialisation, dominée par la finance internationale. Que voulez-vous, pour les grands projets d'infrastructure, l'État-nation doit avoir l'aide des financiers. Et alors, on s'endette. Et quand on s'endette, il faut rembourser.»

Cette vision à courte vue, proche du statu quo et sourde à l'égard de la défense de la nation et de l'État-nation, omet de considérer plein de choses, et pas seulement pour rendre compte de la situation en Grèce.

En l'occurrence, elle omet de dire que les organisations supranationales telles que le Fonds monétaire international (FMI), la Banque centrale européenne (BCE) et la Communauté européenne (CE), se comportent de façon outrancière à l'égard du droit des peuples, et tout particulièrement à l'égard du peuple grec.

Bafouer les économies nationales

Une bonne partie de la dette initiale de la Grèce s'explique par l'évasion fiscale avec de l'argent placé au Luxembourg sous la présidence d'un certain Monsieur Juncker. Privé de cet impôt, les dépenses du gouvernement grec ont été supérieures à ses revenus.

On a beaucoup parlé des retraites à 55 ans et tenu des propos racistes pour décrire les Grecs comme des fainéants, mais plusieurs pays, dont la France, sont aussi endettés et plusieurs pays ont des traits caractéristiques qui pourraient donner prise à des sarcasmes. Qu'est-ce qui est absurde et inacceptable? La semaine de travail à 40 heures avec la possibilité de prendre sa retraite à 55 ans, ou la semaine à 35 heures avec la possibilité de prendre sa retraite à 65 ans?

Ce débat cache le vrai scandale. Les grandes entreprises et leurs dirigeants, qui pratiquent l'évasion fiscale, s'engagent dans la délocalisation et accumulent l'épargne sans la réinvestir dans l'économie nationale, sont bien contentes de voir le débat se dérouler de cette manière, car elles peuvent ainsi se défiler à l'égard de leurs responsabilités de citoyens corporatifs.

Nous vivons à une époque où les grandes entreprises se croient tout permis. Elles croient avoir le droit de bénéficier de l'aide de l'État. Elles croient ne pas avoir à payer d'impôts. Elles croient qu'elles peuvent à leur guise délocaliser certaines de leurs succursales. Elles croient qu'elles peuvent conserver leur épargne et ne pas la réinvestir dans l'économie nationale. Tels sont les véritables scandales.

Bafouer l'égalité des peuples

Une autre partie de la dette grecque s'explique par une intégration à la zone euro, alors que cette devise était trop élevée pour un petit pays comme la Grèce, tourné vers l'exportation et le tourisme. Pour intégrer un pays exportateur moins riche dans une zone dont la devise est élevée, il faut de la solidarité entre les peuples. Il faut une Europe des peuples. Il faut non seulement de la péréquation, mais aussi un développement économique diversifié qui tienne compte des diverses économies nationales.

L'effacement d'une partie de la dette grecque aurait été une façon de commencer à comprendre que la solidarité entre des peuples au sein de la zone euro commande des mesures comme la péréquation. Refuser d'effacer une partie substantielle de la dette, c'est refuser au fond la péréquation. Mais cette dernière non plus n'est pas une panacée. Nous le savons très bien au Canada. Elle découle souvent de la décision politique de développer une région aux dépens des autres régions. Plus une région populeuse (le Québec) est oubliée au profit d'autres régions (avant c'était l'Ontario et maintenant c'est l'Alberta), plus elle recevra de la péréquation. On crée alors faussement l'impression que le bénéficiaire est une région «pauvre» alors que, bien souvent, c'est seulement une région que l'on a négligée au profit d'autres régions.

Ce qu'il faut, c'est assurer une diversification de l'économie. Ce qu'il faut, c'est éviter le syndrome hollandais. Le Canada commence à l'apprendre douloureusement avec le ralentissement du développement pétrolier causé par un baril de pétrole à 50 $, contre lequel le pétrole coûteux des sables bitumineux ne peut compétionner. Le Canada risque d'entrer en récession du fait d'avoir mis tous ses oeufs dans ce seul panier. L'Alberta elle-même aussi souffre de cette politique. Il faut donc diversifier l'économie. C'est vrai pour l'Alberta, c'est vrai pour le Canada et c'est vrai pour l'Europe en entier.

On sait maintenant que l'Allemagne s'est engagée dans l'euro en compétionnant avec les autres pays de la zone et non en tenant compte de la diversité des économies nationales. En gelant les revenus de ses propres salariés, elle a favorisé encore plus la concentration de l'économie européenne sur son propre territoire. La posture compétitive de l'Allemagne était étrangère à la solidarité des peuples et étrangère à l'idée d'assurer un développement économique diversifié partout en Europe.

Sans profiter de la solidarité entre les peuples, le peuple grec ne pouvait que perdre au change. L'euro fort a entraîné dans son sillage une perte de revenus additionnelle pour la Grèce.

Bafouer l'autodétermination des peuples

La seule «aide» obtenue fut sous la forme de prêts à haut risque consentis par les banques françaises et allemandes. Par la suite, une fois que le pays fut très endetté, la troïka (BCE, CE et FMI) est entrée en scène pour imposer des mesures d'austérité qui conduisirent à un ralentissement économique accru, ce qui fit croître encore plus l'importance de la dette, puisque son importance est calculée en fonction de son rapport au PIB.

Le FMI, la BCE et la CE ont consenti des prêts servant essentiellement à renflouer les banques françaises et allemandes, car ces dernières veulent bien recevoir les intérêts sur leurs investissements, mais elles ne veulent pas subir les pertes possibles découlant des risques encourus.

La Grèce avait pourtant besoin de stimulation économique pour relancer l'emploi, la compétitivité et l'innovation. La Grèce avait besoin d'investissements et non «d'emprunts pour rembourser des emprunts», et au surplus des emprunts consentis à la condition d'appliquer des mesures d'austérité. Les mesures d'austérité en question ont visé le système de santé, désormais en lambeaux. Elles ont visé les conventions collectives et le salaire minimum. Elles ont visé les institutions publiques et forcé leur privatisation. Le résultat est dévastateur: un PIB en chute libre, un chômage accru et des infrastructures sociales dysfonctionnelles.

On pourrait encore une fois citer Paul Krugman ou Joseph Stiglitz. Mais citons plutôt les 26 professeurs de la London School of Economics qui, dans un article paru le 11 juillet 2015 dans le journal Libération, montrent la dérive engendrée par les mesures d'austérité :

«L'austérité en période de récession ne fait qu'aggraver la récession et ne contribue qu'à dégrader le ratio de dette sur PIB: c'est une mauvaise politique économique. La poursuite à ce rythme des politiques d'austérité budgétaires mises en place en Grèce ne fait que retarder la remise de la Grèce sur le chemin de la croissance. Mais une telle poursuite est surtout néfaste aux créditeurs: l'absence de reprise grecque signifie l'impossibilité de dégager des excédents budgétaires pour rembourser les créditeurs. L'investissement public s'est totalement effondré en Grèce: l'investissement dans des projets d'avenir susceptibles d'améliorer les infrastructures et de créer de l'emploi doit être une priorité.»

La Grèce se retrouve ainsi sans autonomie politique et sans autonomie fiscale. Elle se retrouve sans la possibilité de s'autodéterminer comme peuple. Nous vivons à une époque où les banques sont des entreprises qui veulent prendre des risques sans risquer d'avoir à encourir des pertes, parce qu'elles sont les premiers créanciers dont on assure le sauvetage, quitte à le faire sur le dos des peuples.

Bafouer la souveraineté du peuple

Et qui plus est, ce scénario a été imposé de force à la Grèce par des financiers non élus qui n'ont pas tenu compte de l'expression démocratique du peuple grec. Les mesures imposées par la troïka ne vont pas seulement à l'encontre de toute logique économique et à l'encontre de toute solidarité entre les peuples. Elles vont aussi à l'encontre de la démocratie qui est pourtant censée être le gouvernement par le peuple.

Il est dommage de constater que les politiciens élus se sont rangés du côté de cette autorité non élue qui fait fi du principe démocratique.

Ainsi que l'écrivait Jürgen Habermas dans un article paru dans Le Monde le 24 juin 2015 («La scandaleuse politique grecque de l'Europe») :

«Pour mener ses douteuses opérations de secours, Angela Merkel a fait d'emblée monter le Fonds monétaire international dans le bateau. Cet organisme est compétent pour les dysfonctionnements du système financier international; en tant que thérapeute, il en assure la stabilité et agit donc dans l'intérêt général des investisseurs, tout particulièrement des investisseurs institutionnels. En tant que membres de la troïka, les institutions européennes ont fait cause commune avec cet acteur-là, si bien que les politiques, pour autant qu'ils agissent au titre de cette fonction, peuvent se replier dans le rôle d'agents opérant dans le strict respect des règles et auxquels il n'est pas possible de demander des comptes.

Cette dissolution de la politique dans la conformité au marché peut peut-être expliquer l'insolence avec laquelle les représentants du gouvernement allemand, qui sont sans exception des personnes de haute moralité, nient leur coresponsabilité politique dans les conséquences sociales dévastatrices qu'ils ont pourtant acceptées en tant que leaders d'opinion au sein du Conseil européen, lorsqu'ils ont imposé le programme d'économies néolibéral.

Le scandale dans le scandale, c'est l'intransigeance avec laquelle le gouvernement allemand assume son rôle de meneur. L'Allemagne doit l'impulsion qui lui a permis de connaître l'ascension économique dont elle se nourrit encore aujourd'hui à la générosité des nations de créanciers qui, lors de l'accord de Londres, en 1954, ont rayé d'un trait de plume à peu près la moitié de ses dettes.

Cela étant dit, l'essentiel n'est pas l'embarras moral, mais le noyau politique : les élites politiques en Europe n'ont plus le droit de se dissimuler derrière leurs électeurs et d'esquiver les alternatives devant lesquelles nous place une communauté monétaire politiquement inachevée. Ce sont les citoyens, pas les banquiers, qui doivent avoir le dernier mot sur les questions touchant au destin européen.»

L'Europe se fera en tenant compte du principe démocratique et des souverainetés populaires, ou alors elle ne se fera pas.

Conclusion

L'Union européenne ne doit pas être seulement que le rassemblement de citoyens européens sous l'autorité de la Banque centrale européenne et de la Commission européenne, avec comme seul pouvoir d'élire des représentants au Parlement européen. Elle doit être aussi une union de peuples disposant de droits collectifs à l'autonomie politique, fiscale et économique. La richesse ne doit pas seulement être distribuée aux plus pauvres au sein d'une société donnée. Il faut aussi, à l'échelle du droit des peuples, permettre à chaque peuple un développement le plus égalitaire possible. La seule politique économique acceptable en est une qui tient compte de toutes les économies nationales, y compris celles de pays moins riches tels que la Grèce, l'Espagne et le Portugal.

C'est très précisément l'oblitération, l'oubli ou l'occultation des peuples et de leurs droits collectifs qui favorise la montée de l'extrême-droite. Le nationalisme, dans sa forme la plus noble, n'est rien d'autre que la défense des droits collectifs des peuples.

Or, la condamnation en Europe de toutes les formes de nationalisme permet à l'extrême-droite de s'en emparer et de se faire du capital politique au sein de la société. Soyons donc à l'écoute du peuple grec et de ses droits collectifs pour ne pas que pointe à l'horizon une Aube dorée qui nous annonce des matins qui déchantent.

Note: À voir, un documentaire exceptionnel pour comprendre le rôle de la troïka (BCE, CE, FMI) dans l'enlisement de la Grèce, du Portugal et de Chypre. Des révélations stupéfiantes qui sont à mille lieues des préjugés et stéréotypes que l'on véhicule au sujet des pays du sud de l'Europe, qui relèvent davantage du propos raciste que d'une analyse lucide, pénétrante et compréhensive, comme celle de ce documentaire de la chaîne Arte, diffusé en février 2015.

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