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22/02/2017 09:02 EST | Actualisé 22/02/2017 10:34 EST

L'école, responsable de la culture de l'ignorance

S'il faut en croire l'Institut de la statistique du Québec, 53 % d'entre nous, dont plusieurs diplômés, seraient incapables de comprendre ce texte. C'est cet analphabétisme qui alimente l'ignorance et la peur, puis conçoit l'abrutissement collectif à la source de notre malaise social.

Pour cette société perméable aux populismes, à la peur et à la méfiance de l'autre, aux intolérances, j'accuse l'école.

Pour cette recrudescence d'une culture de l'ignorance, de l'indifférence et de l'incuriosité, j'accuse l'école.

Pour cet abêtissement grandissant dans un monde à complexité croissante, j'accuse l'école.

Pour cette condescendance au mieux complaisante envers les plus vulnérables au lieu de la compréhension, de l'empathie et de la solidarité qu'on attendrait d'un peuple civilisé, j'accuse l'école.

Si, pour expliquer nos maux qui surgissent, certains pointent du doigt le ton du discours et le choix des mots dans les débats publics, l'opportunisme des leadeurs politiques ou encore les radio-poubelles, il faudrait plutôt tourner d'abord et avant tout notre regard vers l'école.

Des symptômes alarmants

Cette école -- notre école -- montre en effet des symptômes alarmants.

Par exemple, se soumettant aux besoins du marché, notre école envisage sans aucune honte d'offrir un diplôme d'études supérieures, un DEC par cumul, qui exclurait les cours de philosophie et de littérature.

Ensuite, sans doute lassée de porter l'odieux de tabletter ses rapports perspicaces, notre école songe à abolir le Conseil supérieur de l'éducation, lui préférant une structure plus « utile ».

Enfin, plus récemment, aux grands problèmes de ce XXIe siècle que sont la pérennité de notre environnement et les inégalités sociales, la seule chose que notre école pense à opposer, c'est un cours de finances personnelles.

Bref, on délaisse la réflexion profonde pour privilégier l'utilitarisme prosaïque.

Cette vision -- ou cette absence de vision -- ne date pas d'hier. Reniant les desseins du rapport Parent, notre école a depuis une bonne génération entrepris un virage que même les États généraux de 1996 n'ont pas réussi à infléchir. Elle consent ainsi lentement et surement à délaisser sa mission première d'instruire, se soumettant plutôt au joug des idéologies dominantes et du clientélisme.

Illettrisme institutionnalisé

S'il faut en croire l'Institut de la statistique du Québec, 53 % d'entre nous, dont plusieurs diplômés, seraient incapables de comprendre ce texte. C'est cet analphabétisme qui alimente l'ignorance et la peur, puis conçoit l'abrutissement collectif à la source de notre malaise social.

La faute à l'école ? Par exemple ! En cinquième secondaire, tous les élèves du Québec passent une épreuve ministérielle de français à correction centralisée. Mais, comme la moitié de cette évaluation correspond à la qualité de la langue, il suffit de faire peu de fautes pour réussir l'épreuve. Ergo : un idiot efficace peut espérer un diplôme en recrachant les algorithmes abstrus de la grammaire de la même manière qu'on l'exigerait en 2017 d'Antidote 9. Produire un discours intelligent ? Facultatif.

On se pète les bretelles, mais on semble avoir oublié le pantalon : savoir accorder un participe passé n'est pas garant de savoir réfléchir.

Les écoles, les commissions scolaires et le ministère se servent d'ailleurs allègrement des résultats de cette épreuve pour s'évaluer : le mépris de la pensée se fait donc ressentir jusque dans les outils de mesure de l'efficacité de l'école. On se pète les bretelles, mais on semble avoir oublié le pantalon : savoir accorder un participe passé n'est pas garant de savoir réfléchir.

Ce monde orwellien que nous nous gaussons à décrier quand il se présente ailleurs, nous le construisons ici, un peu plus à chaque fois que la cloche sonne dans nos écoles, avec une puissance et une précision tout aussi patientes que redoutables.

L'alphabétisme est un humanisme

Contrer cet élan analphabétisant, c'est permettre à l'école de recouvrer sa force et son indépendance, sans lesquelles elle ne peut mettre au premier plan les cours de philosophie, de littérature, d'éthique et de connaissance du monde contemporain, qui agissent en véritables bouées aidant à expliquer le monde autant tel qu'il est que tel qu'il devrait être. Au secondaire comme au collégial, ces cours de formation générale permettent de faire face avec humanité aux questions qui n'offrent souvent pas de réponses...

En effet, comment s'inscrire dans une collectivité, dans un tout, dans un « nous », sans avoir la possibilité de réfléchir à des interrogations qui dépassent notre périmètre personnel, qui parfois aussi nous dépassent ?

Mais notre école semble se plier au dictat de la société qui cherche plutôt des réponses faciles. Acheter du bonheur à coups d'emploi et d'argent, c'est une recette abordable et agréable, au succès garanti... à court terme. Mais catastrophique quand on l'enseigne en catéchisme.

« Extirpons de notre société la haine, les préjugés et le racisme », nous demande notre premier ministre ; « Faut qu'on se parle », réclament d'autres. Je pose pour ma part la condition de nous en donner les moyens.

Pour favoriser une littératie essentielle au dialogue si nécessaire avec l'autre quand vient le temps des questions difficiles, il faut cesser de confiner les jeunes à un individualisme confortable, à un abalourdissement douillet.

Notre école doit s'affirmer rigoureuse et forte. Tout d'abord, en recouvrant son indépendance des aléas politiques. Ensuite, en faisant passer la pensée critique avant la pensée pratique, la littérature avant la grammaire.

En attendant, notre école formera de nouveaux citoyens capables d'écrire un chèque sans fautes et prêts à obéir aux règles de la grammaire comme à celles du marché, peu importe qu'elles aient un sens. Des jeunes malheureusement dénués de la pensée libre nécessaire aux dialogues sociaux, et qui se tourneront alors vers des voix à la radio, à la télé ou sur le web pour les guider. Jusqu'en 2084 ?

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