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13/07/2018 06:00 EDT | Actualisé 13/07/2018 06:00 EDT

Sur la modulation des rémunérations des médecins

Au sein de notre État-providence, un rite de passage à la responsabilité envers les concitoyens ne se fait pas.

Csaba Deli

J'entends ici faire valoir deux arguments fondamentaux passés sous silence alors que l'actualité relate constamment les difficultés du système de santé à répondre à une demande croissante de services et de soins de santé.

Les carences dénoncées sont nombreuses. Prévention et population vieillissante obligent à augmenter les services, dont le maintien à domicile, l'hébergement en institutions pour personnes semi-autonomes ou en CHSLD. Et, on relate constamment les retards du Québec en matière de formation de super-infirmières ou d'ambulanciers spécialisés. Mais, aux besoins en ressources de l'ensemble, on aura opposé l'urgence d'un rattrapage des rémunérations des médecins!

Ainsi, les revenus de certains médecins spécialistes peuvent surprendre, voire choquer la population. Les radiologistes, les mieux payés, soutirent une rémunération annuelle moyenne de 527 000$. En plus des honoraires que les spécialistes facturent en cabinet pour des actes non couverts par la Régie de l'assurance maladie du Québec (RAMQ), il faudrait ajouter des primes diverses pour des tâches pourtant normales.

Le droit d'être productif

Le président de la Fédération des médecins spécialistes a défendu le droit de ses membres d'être productifs et de recevoir des honoraires élevés, tout en maintenant qu'ils ne sont pas surpayés (dont à Radio Canada, en 2012). Une analyse a aussi fait état des impacts de la rémunération des médecins sur la performance du système de santé (INSPQ, 2017). Les dernières données suggéreraient même que les médecins spécialistes pourraient maintenant gagner plus que leurs confrères d'autres provinces, ce pour moins de jours travaillés (MSSS, JDM 2018; et étude en cours, ICIS).

Fondamentalement, on tait un argument: on se doit de comprendre que le financement des études des médecins québécois aura été fait au sacrifice de l'ensemble des citoyens.

Signalons l'impact des innovations des technologies numériques en réseau pour le secteur de la radiologie, l'offre de nouvelles possibilités aux professionnels de santé et la diminution des radiations chez les patients. Le nombre croissant de clichés traités à l'heure militerait déjà pour une révision de la rémunération à l'acte des radiologistes, sinon la croissance des coûts professionnels progressera indécemment (la fameuse productivité, et le volume/actes liés aux rémunérations! Les ressources du système de santé n'ont pas besoin d'être drainées par les lecteurs de clichés à la chaîne!).

Fondamentalement, on tait un argument: on se doit de comprendre que le financement des études des médecins québécois aura été fait au sacrifice de l'ensemble des citoyens. Sous le régime de l'État-providence, on établit qu'un idéal de solidarité sociale doit guider les citoyens, qu'un lien de confiance doit s'établir entre l'État, le pouvoir et la population.

Les étudiants qui auront bénéficié d'une formation coûteuse en médecine auraient l'obligation morale et légale de rendre à la société des services dispensés à salaires comparables à ceux des autres citoyens.

Ce qui est donné en privilèges à quelques-uns obligerait ces derniers à un engagement implicite envers leurs concitoyens. Alors favoriser un groupe de pression par rapport à l'ensemble trahit déjà cette confiance, corrompt la sociale-démocratie, voire la démocratie tout court. Les étudiants qui auront bénéficié d'une formation coûteuse en médecine auraient l'obligation morale et légale de rendre à la société des services dispensés à salaires comparables à ceux des autres citoyens. À défaut de respecter leurs engagements, les médecins auraient l'obligation morale, voire éthique, de rembourser l'ensemble des coûts réels de leurs formations défrayés par la société.

Autour de la notion de justice sociale et de l'éthique de la redistribution

Ouvrir l'argumentaire sur la notion de justice sociale oblige déjà à revenir sur la notion de gratuité et à traiter d'un problème d'éthique sociale.

D'emblée: la gratuité, ça n'existe pas. Il y a un problème éthique dans la redistribution de la richesse collective pour offrir à coûts minimes, des formations universitaires à des étudiants de disciplines ouvrant à de très hauts salaires, aussi défrayés par les citoyens, qui oublient dès leur promotion qu'ils ont une dette envers la société, un devoir civique de solidarité envers l'ensemble. L'exemple des ordres professionnels dont les membres ont un jour tiré largement profit du système d'enseignement à bas coûts de l'État-providence (médecins, spécialistes, juges...) nous enseigne que l'obligation de rendre à la société ce qui a été reçu débouche sur un puits de l'oubli et de l'égocentrisme, non sur l'altruisme et la solidarité sociale.

Ainsi, l'axiome voulant que la gratuité soit un investissement pour la société est infirmé par des comportements égocentriques affichés aussitôt le diplôme en poche et l'inscription à la RAMQ obtenue ou que des médecins s'exilent pour les É.U. ou menacent de le faire s'ils n'obtiennent pas une rémunération égale ou supérieure à ce qui est consenti ailleurs! Une solidarité se perd, faute du respect d'un contrat social implicite, mais clair, stipulant les obligations des uns à rendre en services ce que la société a consenti dans leurs formations.

L'action du moi supplante soudainement le discours du nous. La solidarité sociale perdue, une méfiance des uns envers le discours des autres s'installe progressivement. Ainsi la notion de solidarité des nouveaux diplômés en réponse à la solidarité de l'ensemble des citoyens qui auront contribué au progrès de la société québécoise, ici par la formation offerte quasi gratuitement à la nouvelle génération d'étudiants, aura été infirmée par un comportement égocentrique traduisant une certaine idée que l'État-providence leur devait tout, mais sans contrepartie.

EN DÉFINITIVE

Ce bref exposé met en lumière deux arguments essentiels de la question à la résolution d'une situation de problèmes du système de santé : la quasi-gratuité comparée de la formation et le pacte social implicite sous-tendant la validité du modèle social-démocrate et de l'État-providence. À la lumière de cet argumentaire, il y aurait nécessité de revoir la rémunération des médecins- les niveaux et les modes- , voire d'exiger un remboursement des coûts réels de formation, nommément des spécialistes. Certes, la gratuité ( quasi-gratuité) favorise une plus grande accessibilité à l'éducation supérieure, ce qui est clairement dans l'intérêt de la société dans son ensemble. Tout déséquilibre par rapport aux termes du pacte social implicite remet en question la solidarité sociale, et oblitère des responsabilités et des obligations découlant du contrat social.

Au devoir de solidarité, plusieurs parmi les privilégiés voudront toujours se soustraire, et des motivations corporatistes égocentriques contribueront toujours à développer des attitudes navrantes, voire des comportements déviants. Ainsi, une réflexion critique s'impose au sein d'un État-providence, nommément quant à la validité du contrat social de l'État social-démocrate, eu égard au respect de la solidarité et de l'éthique de la redistribution.

Sur la question de la quasi-gratuité des études, une juste mesure serait déjà de moduler quelque peu les droits de scolarité en fonction des coûts réels de la formation et de faire un rappel explicite, en début d'études et avant la remise des diplômes, des devoirs et des responsabilités éthiques et sociales de remettre à la société ce que le peuple aura consenti en sacrifices, de génération en génération, aux nouveaux médecins.

Au sein de notre État-providence, un rite de passage à la responsabilité envers les concitoyens ne se fait pas. Force est aussi de constater que la transmission de certaines valeurs ne passe pas, dont des valeurs liées à la culture religieuse, voire même à la langue identitaire, pourtant des fondements de la cohésion d'un peuple. Cela étant, une cohésion et une solidarité sociales se perdent. Pourtant les grandes nations démocratiques développent l'amour de la patrie...

À la source de la Révolution tranquille, il y avait l'amour de la patrie et du peuple. La plus belle qualité d'un révolutionnaire – paraphrasant Che Guevara - est l'amour. Sans ce sentiment, il n'y a ni patrie ni démocratie – et encore moins de social-démocratie: égalité, accès universel aux services de santé....

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