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14/07/2015 11:57 EDT | Actualisé 14/07/2016 01:12 EDT

Être «hérétique», serait-ce l'unique planche de salut pour l'humanité actuelle?

Avec ce dernier opus, Leonardo Padura s'éloigne de plus en plus de ses premières œuvres, lesquelles nous présentaient, armé d'une grande prudence, de larges fragments de la réalité cubaine de la période post-soviétique, à travers les enquêtes et la vie difficile de son personnage fétiche, l'enquêteur et glouton humaniste, Mario Conde.

Imaginez que dans un atelier universitaire de création littéraire, le professeur ou le maître d'atelier fournisse les matériaux suivants à ses aspirants artisans de la plume ou du clavier: Rembrandt et ses infortunes pécuniaires ; les pérégrinations, en Palestine, du prêcheur juif Sabbataï Tsevi ; la quête d'un tableau familial par un peintre new-yorkais actuel ; l'arrivée en 1939, du bateau SS Saint-Louis dans le port de La Havane, en provenance de Hambourg ; les tribulations d'un groupe de jeunes ''emos'', dans le quartier havanais du Vedado, en 2009 ; l'amitié indissoluble d'un groupe de quinquagénaires cubains, écumant leur énième bouteille de mauvais rhum, pour oublier leur propre naufrage et celui, tout aussi dramatique, de leur pays en lambeaux. Pour les tâcherons de la chose scripturaire, il y aurait, nous pouvons le figurer, matière à découragement ou, à tout le moins, à leur causer quelques contorsions neuronales.

Pourtant et avec succès, l'écrivain havanais Leonardo Padura parvient à mettre tous ces ingrédients dans le même ragoût, sans alourdir la sauce et en évitant également de créer une impression de mélange littéraire indigeste. ''Hérétiques'', est le nom de ce dixième roman publié par l'auteur et depuis l'automne 2014, disponible en traduction française. Avec ce dernier opus, cet artiste du quartier Mantilla de la Havane, s'éloigne de plus en plus de ses premières œuvres, lesquelles nous présentaient, armé d'une grande prudence, de larges fragments de la réalité cubaine de la période post-soviétique, à travers les enquêtes et la vie difficile de son personnage fétiche, l'enquêteur et glouton humaniste, Mario Conde.

Déjà, avec ''Les brumes du passé'', l'auteur s'éloignait de sa recette originale pourtant fructueuse, pour oser parcourir certains méandres du passé pré-révolutionnaire, territoire naguère égoïstement réservé aux chantres du régime barbudo-castriste. Le sympathique écrivain Havanais persévère et nous offre, en 2009, ''Le Palmier et l'Étoile'', récit dans lequel, cette fois, il ose jouer avec les visages et la mémoire ''officiels' du célèbre poète national du XIXe siècle, José Maria Heredia. Il franchissait un pas de plus en nous offrant son magnifique ''L'homme qui aimait les chiens'', une fresque complexe, mais cohérente, de destins croisés qui nous rendaient complices des errances géographiques et intellectuelles du défenseur de la révolution mondiale, Leon Trotsky et dans le Cuba de la ''Période spéciale des années quatre-vingt-dix'', en passant par la vie tumultueuse de l'assassin à la pioche, Ramon Mercader.

Avec ''Hérétiques'', il risque encore plus gros. Sans trop obliquer, il s'en prend au pouvoir, à tous les pouvoirs qui écrasent l'humain, sa liberté physique et de conscience, son droit de penser, de s'exprimer, de se déplacer, de croire ou de ne pas croire, de se donner à lui même, comme le soutenait Kant, ses propres règles morales et valeurs de toute nature. Padura dénonce les crimes atroces et trop nombreux pour en épuiser la narration, contre les corps, mutilés, charcutés, piétinés, souillés, ébouillantés, évidés au nom des religions, de leurs multiples dénominations, des abominations commises au nom de la liberté, de la justice, du paradis, ou de la vérité. Nous en voyons toujours et en avons tant vu de ces horreurs, qu'il devient ardu d'imaginer, d'espérer, de travailler en vue d'un monde plus proche de ce que l'humain a de meilleur en lui.

Pour ce faire, le père ''cérébrologique'' de Conde, nous conduit dans la communauté juive havanaise de 1939, une petite communauté besogneuse et bien intégrée. Puis, comme inexorablement, la tragédie se pointe le bout du museau avec le refus, par les autorités cubaines du premier régime de la junte de Batista, de laisser accoster le bateau SS Saint Louis, lequel transportait 937 Juifs européens fuyant les pogroms fascistes qui se répandaient sur le continent, lesquels voyageurs forcés espéraient refaire leur vie dans (ou à partir de) de cette grande île des Antilles.

Le récit nous téléporte ensuite dans la prospère Amsterdam du milieu du XVIIe siècle, se développant en grande partie grâce au commerce et à l'import-export, initiés par les Juifs néerlandais qui ont été expulsés d'Espagne et du Portugal, au moment où Christophe Colomb lançait ses vaisseaux sur les vastes mers d'Amérique. C'est dans cette ville, nommée par les Israélites Nouvelle Jérusalem, que vivaient René Descartes, Baruch Spinoza, ainsi que le maître du clair-obscur, Rembrandt Harmenszoon Van Rijn. Dans son atelier du numéro 4 de la Jodenbreestratt, le Maître vivait, travaillait, recevait et enseignait à ses jeunes assistants. Avec ces derniers, il était exigeant, presque tyrannique et il les poussait à se poser les questions essentielles, les plus difficiles, celles qui touchent la nature de l'art et celles relatives aux motivations profondes de la démarche picturale. Dans cette partie de l'Europe, les Juifs étaient parvenus à vivre et à prospérer en paix, jusqu'aux horreurs sans nom qui ont déferlé, tel un funeste orage tropical d'été, de Pologne, de Lituanie et de Crimée, massacrant des milliers de Juifs dans cette partie nord-est de l'Europe, entre 1648 et 1653.

Le fil conducteur du récit est un tout petit tableau, peint dans le style hollandais du XVIIe siècle, représentant la tête du Christ ressemblant à un jeune Juif au regard introspectif. Comme dans le beau film de François Girard, la toile parcourt des milliers de kilomètres, durant quelque chose comme trois siècles et demi. On la poursuit, elle se dérobe, elle ne se trouve pas où on le croit, les malfrats s'en emparent, les héritiers veulent la récupérer et elle atterrit, subrepticement, dans une galerie de prestige de la capitale britannique où elle est banalement mise aux enchères.

Le lecteur est ensuite immergé au cœur des tribus de jeunes d'une Havane en ruines, en manque de tout et en quête d'un futur aussi indéterminé qu'inquiétant. Judith ''Judy'' Torrès, belle, intelligente, iconoclaste, ''emo'' qui ne veut plus l'être, en proie à des questionnements existentiels et philosophiques de première instance, est disparue de son domicile depuis autour de deux semaines. Son amie Yadine, ''emo'' également, est en proie à une profonde anxiété face à cette curieuse disparition et elle va chercher des réponses auprès de l'ex-policier, Mario Conde. Peu intéressé au départ par ce retour au vieux métier de limier, le curieux et généreux membre de la bande du Flaco Carlos et de sa miraculeuse mère Josefina, se prend au jeu et découvre petit pas par petit pas, le profil d'une jeune personne étonnante d'audace et de vivacité intellectuelle.

Est-elle morte, a-t-elle fui vers l'étranger, se terre-t-elle dans une piaule de marginaux ? Pourquoi a-t-elle ainsi disparu, est-ce à cause de ses mauvais rapports avec le paternel corrompu ou est-ce le résultat d'un lien saphique illicite ou encore à cause d'une sale histoire impliquant de louches visiteurs italiens ? Le Conde, homme bon, mais tout de même pétri de certains préjugés générationnels, découvre toute une faune juvénile qui s'agglomère le soir sur la rue G, dans le quartier du Vedado. Sont-ils si cons et superficiels qu'ils en ont l'air, se demande l'affranchi détective cubain ? Conde apprend à apprivoiser par petits coups cette cohorte qui ne vibre pas aux mêmes musiques, qui ne partage pas la même posture vestimentaire, politique et idéologique que celle de sa génération, celle qui a cru par la force des choses à l'avenir socialiste, mais qui se retrouve à presque soixante ans sans patrimoine, sans illusion, à boire du mauvais rhum et à se fendre en trente-deux pour arriver à assurer satisfaction à leurs besoins élémentaires et à peine un peu plus.

Devra-t-il continuer son improbable commerce de livres usagés avec son copain et associé Yoyi ''El Palomo''? Va-t-il enfin se décider à demander en mariage Tamara, sa compagne depuis vingt ans? Pourra-t-il encore longtemps, déguster la cuisine miraculeuse de Josefina, avec ses inséparables amis buveurs de bière et de mauvais rhum, Flaco Carlos, Candito El Rojo, Yoyi El Palomo, Dulcita, El Conejo, Tamara, au son de CCR, des Beatles ou de Los Pasos ?

Et, à une autre échelle, Rembrandt réussira-t-il à sauver sa maison et ses biens, faute de commandes suffisantes en provenance des Bourgeois amstellodamiens ? Conde réussira-t-il à retrouver la trace de Judy, l'emo philosophe? Élias Ambrosius survivra-t-il aux ignominieux pogroms des cosaques de Bogdan Chemielnicki ? Sabbataï Tsevi, le prétendu Messie, parviendra-t-il à imposer son interprétation du Zohar et à convaincre les Juifs que le royaume d'Israël et le retour des dix tribus, approchent à pas de géant? L'oncle Joseph Kaminsky, grand-oncle du peintre new-yorkais Élias Kaminsky, avait-il liquidé le corrompu chef de police du pouvoir batistien, Roman Mejias ? Telles sont quelques-unes de ces magnifiques questions qui émanent de la lecture de ce roman gigogne que nous offre Leonardo Padura, avec une plume étonnamment sans vergogne face au pouvoir obstiné des successeurs des barbus de la Sierra Maestra.

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