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26/05/2017 09:57 EDT | Actualisé 26/05/2017 09:57 EDT

Les progressistes et la valse-hésitation du Parti québécois

Depuis ce dimanche 21 mai, je pense aux péquistes de gauche. Ce sont eux, sans doute, qui vivent le plus douloureusement la décision du congrès de Québec solidaire de refuser toute forme d'alliance avec le Parti québécois, dans le cadre des élections de 2018.

Depuis ce dimanche 21 mai, je pense aux péquistes de gauche. Ce sont eux, sans doute, qui vivent le plus douloureusement la décision du congrès de Québec solidaire de refuser toute forme d'alliance avec le Parti québécois, dans le cadre des élections de 2018.

À l'instant même où cette nouvelle a été diffusée, bien des commentateurs, médiatiques ou socialréticulaires, se sont indignés à qui mieux mieux. Couillard et Legault sabrent le champagne, disent-ils. Québec solidaire se fait l'allié objectif des libéraux, pensent-ils. Peut-être ont-ils raison quant aux résultats potentiels de l'élection. J'ai moi-même hésité et continue d'être partagé, quant à cette décision. Car elle n'y a rien d'évident, de simple, d'univoque, contrairement à ce que tous ceux-ci laissent entendre, dans leur facile unanimité. De même, l'indignation elle-même recouvre des logiques bien diverses, parfois contradictoires.

Pour une part, la condamnation si vive, si haineuse parfois, de la décision des militants de Québec solidaire ne fait que renverser sur eux la détestation de l'interminable règne libéral. Il y aurait beaucoup à dire, sur ce transfert d'animosité, qui intime aux sympathisants de QS la responsabilité ultime de « sauver » le Québec en votant pour le PQ, sauf, peut-être, dans quelques comtés, qu'on serait peut-être prêts à leur concéder, comme monnaie d'échange. C'est là sans doute la version 2.0 du thème du « vote stratégique ». Comment ne pas y voir un aveu d'impuissance, un ultime deuil à subir, pour tous les sympathisants du parti québécois, celui de la conquête du pouvoir après celui de l'indépendance, à laquelle ses propres dirigeants renoncent rituellement d'élection en élection depuis vingt ans? Car, in fine, cette colère contre QS découle d'un dur constat : peut-être le PQ ne pourra-t-il plus prendre le pouvoir seul.

Cette douleur, si on peut la comprendre, est par trop chargée de suffisance, comme si le pouvoir leur était en quelque sorte dû, par supériorité morale. Par contre, la tristesse, l'abattement, la colère même des péquistes progressistes m'émeut. J'ai été éveillé à la politique dans mon enfance par la vibrante admiration de mon père pour René Lévesque et depuis j'ai pu voir ce qu'avait de généreuse cette passion, ce que le premier gouvernement Lévesque a pu représenter, dans l'histoire politique québécoise. A-t-on jamais vu ici autant de brillants esprits au gouvernement (ou tout près)? Camille Laurin, Gérald Godin, Fernand Dumont, Guy Rocher : quelle remarquable liste, que je pourrais allonger.

Cette idéalisation rétrospective à laquelle je viens de céder, je crains que nombre de péquistes progressistes s'y cramponnent avec plus de force encore, pour persister à croire que le PQ est bel et bien un parti progressiste, un parti essentiellement progressiste, le seul capable de renverser Couillard, si seulement on l'aidait un peu. Je continue de respecter, profondément, l'engagement de ces militants. Leur pensée, leur action dans les mouvements sociaux, voire dans la politique active, ont été et continuent d'être l'honneur de ce parti, du moins à mes yeux. Seulement, ils sont dans le mauvais parti. En restant fidèles au PQ, à son image idéalisée, ils ont dû accepter tant de défaites, tant de renoncements, de palinodies : la domination des « lucides », l'appui au Centre Vidéotron, la mainmise des pétrolières sur Anticosti, la Charte des valeurs, un chef milliardaire profondément antisyndical, etc.

Sur quel sujet, quel principe, y compris l'accession à l'indépendance, le PQ ne s'est-il pas contredit, dans les dernières années? Et c'est à cette valse-hésitation structurelle, embrassant successivement sinon simultanément des positions contradictoires, parfaitement incarnée dans la girouette verbomotrice qu'est son chef, qu'on invite les membres de QS à choisir comme allié durable, jusqu'à l'élection de 2018 voire au-delà?

J'ai espéré que cette alliance soit possible, j'ai plaidé pour elle, mais ce faisant, je plaidais contre moi-même, au nom de tiers, d'amis et de parents, vivants dans des comtés où le vote de Québec solidaire n'a pas encore dépassé 4 ou 5%; je plaidais pour tous les progressistes qui ne veulent pas désespérer et pour qui l'espoir passe encore et toujours, hélas, par le PQ, qu'ils continuent de juger « un moindre mal », « pas si tant pire ». Tentant, tant bien que mal, de porter la voix de ces progressistes moins militants, flottants entre deux partis, je plaidais pour le rapprochement tactique, tout en épousant, avec bien plus de force, les arguments avancés contre ce rapprochement, comme si je les prononçais moi-même. Je ne le faisais donc qu'au prix d'un tiraillement semblable aux péquistes de gauche, mais plus fortement contradictoire. Car cette contradiction, ce reniement d'une partie de soi, c'est précisément pour ne pas la vivre politiquement, que j'ai opté pour QS plutôt que pour le PQ. Ayant en quelque sorte intériorisé cette contradiction, du fait de leur plus ou moins longue expérience du PQ, les péquistes de gauche ne peuvent que mal la comprendre. Ils ne peuvent entrevoir que nombre de militants de QS ont été vivement heurtés, indignés, par plusieurs des prises de position du PQ, dans les dernières années, et que ce sont bien souvent ces prises de position qui les ont mené à militer à QS ou ont du moins consolidé leur choix.

On reverra, dans les prochains mois, les dirigeants du PQ faire les yeux doux aux « identitaires », aux sympathisants de la CAQ, aux auditeurs des radios de Québec.

Je pense donc aux péquistes de gauche, caution morale de leur parti, si souvent malmenés par lui. On reverra, dans les prochains mois, les dirigeants du PQ faire les yeux doux aux « identitaires », aux sympathisants de la CAQ, aux auditeurs des radios de Québec. Cela était et demeure hautement prévisible. Que feront alors les progressistes de ce parti? Avaleront-ils ces nouvelles couleuvres, jugeant la « grande tente souverainiste » que serait le PQ encore et toujours nécessaire même si de conditions gagnantes en bons gouvernements la souveraineté est devenue un vœu pieux, quasi un alibi?

J'aimerais que, dépassant leur amertume, ils s'arrachent au constant louvoiement entre justice sociale et obsession du déficit zéro, écologie et défense du Québec Inc, laïcité inclusive et crise identitaire, et fassent le saut à QS. Je crains cependant qu'ils ne soient guère nombreux à passer du constat de la crise politique structurelle à la décision d'opter pour une vraie reconfiguration des forces politiques, et qu'ils n'ânonnent en chœur, de sondage en sondage, jusqu'à l'élection : c'est la faute à QS, comme si le PQ n'avait pas d'histoire, que la CAQ n'existait pas et que le PLQ n'était qu'un bloc immuable de voteurs « peinturés rouge ». L'histoire du Québec ne s'est pas « jouée » dimanche dernier comme tant de commentateurs l'ont écrit, elle se joue chaque jour; mais en restant indéfiniment au PQ, comme si le contexte était le même qu'en 1976 ou 1994, je crains que ce soit peut-être eux, ces militants progressistes, qui ne contribuent à la bloquer.

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