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25/01/2018 09:00 EST | Actualisé 25/01/2018 09:00 EST

Le bilan de nos conversations

Il y a peut-être dans ce bilan de conversations entre citoyens concernés des éléments pouvant nourrir la réflexion.

BrianAJackson via Getty Images

Chaque année, les commentateurs politiques, chroniqueurs, journalistes et experts s'exercent au « bilan » des bons et mauvais coups attribués aux chefs de partis, ministres ou politiciens en général. De tels diagnostics reposent essentiellement sur la performance de ces personnes et prennent souvent la forme d'un bulletin d'écolier.

Comment faire un tout de tant d'opinions venues d'ailleurs dans notre compréhension de la complexité du réel ? Quel jugement permet de dépasser le geste et le discours bâtis par d'autres ? Gaston Bachelard a écrit que « l'opinion ne pense pas » rappelle Le philosophe Charles Pépin.(Philosophie magazine, novembre 2017 « Quel est la différence entre une pensée et une opinion», p.16) « Pour dire que l'esprit scientifique exige lui aussi une rupture avec la logique de l'opinion ».

Au-delà de ces bilans et constats, certes intéressants, au-delà de l'échange des nouvelles d'usage, de l'information expéditive sur le mode texto ou de Facebook, il y a la « conversation », ce dialogue courtois entres des personnes, orienté davantage sur le fond que sur la forme, où l'écoute devient la règle pour chacun avant de prendre le relais et pousser plus loin la pensée d'un autre. Et c'est ce que nous avons fait tout au long de cette année qui s'achève : exercer pour notre plus grand plaisir, un libre jugement, autrement dit « faire ses pensées » comme dirait le philosophe Alain.

Le bilan de nos conversations se traduit par quelques observations et souhaits offerts en partage en cette année électorale :

La technologie : On observe une tendance à vouloir régler nos problèmes sociaux et moraux par le biais de la technologie. Tout ce qui touche à l'éthique et la morale, touche à la personne en qui on a mis notre confiance, reconnu son souci de dire la vérité. Puisqu'il est question ici de vertus à développer, il ne faut surtout pas entretenir l'illusion que des moyens technologiques peuvent s'y substituer.

Le manque de rigueur et/ou de compétence dans la gestion des affaires de l'État. La majorité des grands projets dépassent systématiquement les prévisions budgétaires et l'échéancier quand ce n'est pas des erreurs de conception ou de travaux mal exécutés qui plombent l'ouvrage même. C'est souvent l'impression que les gestionnaires responsables nous laissent de leur talent, parfois semant par là même le doute sur leur intégrité.

Ce que l'on fait par devoir devrait alors devenir un geste libre, soit la volonté de réaliser pour soi une œuvre de qualité.

Si la rigueur s'impose par l'usage et les règlements ; elle est cependant une attitude intellectuelle qui devrait s'acquérir tout au long du cursus scolaire et professionnel. Ce que l'on fait par devoir devrait alors devenir un geste libre, soit la volonté de réaliser pour soi une œuvre de qualité. La compétence, elle, est intimement liée à l'expérience, mais en premier à la qualité et la pertinence des programmes de formation universitaire en gestion. Quand Henry Mintzberg, professeur émérite à McGill a publié Des managers des vrais ! Pas des MBA, il a lancé un cri d'alarme sur le contenu des programmes, leurs faiblesses épistémologiques, la confusion sur le rôle des dirigeants. Il faut prendre acte.

L'illusion du consensusdans la gouvernance de l'État. La dernière réforme en santé en fournit un bel exemple. « Il a été décidé à quelques-uns (intérêt particulier) de ce qui est bon pour la société (intérêt public) » peut-on lire dans Gouvernance, le management totalitaire. On peut multiplier le nombre de comités, le nombre de paliers décisionnels tant qu'on voudra, la gouvernance de l'État prend pour acquis que tous partagent la même façon de juger des problèmes, comme des solutions. Ce qui est loin d'être le cas. Dans les faits, la gouvernance s'occupe essentiellement des processus de surveillance et de reddition de compte, peu ou prou de l'obligation de résultat.

Manque de pragmatisme. Pour l'essentiel, l'application des lois 10, 20 et suivante à la base de la réforme en santé manque de pragmatisme. On ne parle pas ici d'empirisme, mais de cette volonté de faire coïncider le discours avec ce qui se passe sur le terrain du réel. Répétons-le, nous sommes fortement suradministrés et l'objet de la gestion ne concerne pas toujours le personnel à la base des opérations ni la clientèle à desservir, mais les systèmes de gestion eux-mêmes. Enfin, le discours et le savoir-faire de ceux et celles qui travaillent sur le terrain au quotidien dans les CLSC, les résidences ou les hôpitaux sont ignorés. Réforme après réforme, cela n'a pas changé.

Pendant ce temps et tous ses chambardements, le paiement à l'acte ne fait l'objet d'aucune remise en question.

On le sait, il est beaucoup plus facile de centraliser que de décentraliser. Parmi les effets de cette centralisation en santé, notons : l'amputation de la participation et de la responsabilisation citoyenne de communautés locales en matière de santé et de services sociaux, le statut social des médecins qui accentue la perception qu'ils constituent une caste à l'intérieur du système, vivant professionnellement à l'intérieur dudit système de santé, mais considérant ne pas dépendre de ses pouvoirs de gestion. Pendant ce temps et tous ses chambardements, le paiement à l'acte ne fait l'objet d'aucune remise en question.

Un pragmatisme politique. Le ministre de l'Éducation a apparemment démontré un certain pragmatisme. Sa préoccupation pour l'architecture des écoles, la bouffe et la condition physique des élèves en témoigne. Il en a multiplié les annonces et son pragmatisme semble viser avant tout l'utilité et l'efficacité politique.

Cependant, motus et bouche cousue sur les failles fondamentales de l'école : le piètre taux de réussite, le décrochage, les lacunes dans l'apprentissage du français, le pourcentage élevé d'analphabètes fonctionnels, les lacunes dans la formation des maîtres, etc. Il est utile de rappeler deux choses : la majorité des élèves en difficultés jusqu'au diplôme, y compris les décrocheurs, l'étaient déjà dès le primaire. L'absence de rigueur dans le système d'évaluation explique en bonne partie cette situation. Et l'école n'est pas d'abord là pour résoudre les problèmes de la société, sa finalité étant avant tout l'acquisition des savoirs, ce qui implique que celles et ceux qui ont mission de transmettre ces savoirs, en aient la passion et la maitrise. Et là se pose le problème de la formation des maîtres en sciences de l'éducation.

Haro sur les égarements d'une époque. La moindre remarque peut se retourner contre son auteur : les mots raciste, islamophobe, exclusif peuvent vous marquer au fer rouge. L'exclusion du mot patrimoine du dictionnaire proposé par Québec Solidaire au nom d'un féminisme « suprémaciste », n'est pas sans nous rappeler le roman de G. Orwell 1984 où « le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ». Le regard simplificateur et « court-termiste » sur la complexité des réalités de notre monde. La fascination pour les sondages et les statistiques qui sont « en voie de devenir l'astrologie du monde postmoderne ».

En cette époque de profonds et rapides changements bousculant nos valeurs, nos traditions et nos modes de vie et engendrant tout à la fois inquiétude et espoir, il y a peut-être dans ce bilan de conversations entre citoyens concernés des éléments pouvant nourrir la réflexion et influencer l'action de celles et ceux qui aspirent à nous gouverner.

Par Normand Chatigny, Michel Héroux, Denys Larose et Jean-Noël Tremblay. Les auteurs sont des retraités habitant Québec et Montréal. Denys Larose et Jean-Noël Tremblay ont été directeurs généraux de collèges. Normand Chatigny fut maire de Cap rouge et Michel Héroux a œuvré en information et en communication.

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