LES BLOGUES
24/07/2018 16:34 EDT | Actualisé 24/07/2018 16:34 EDT

La communication politique à l’ère trumpienne

Le public, les journalistes et les observateurs sont des captifs fascinés de cette comédie où les scandales, les controverses, les démissions, les insultes se succèdent à un rythme trépidant.

Carlos Barria / Reuters

Qui peut s'adresser directement à 86,7 millions de personnes dans le monde par le biais des médias sociaux? Qui a 51,2 millions d'abonnés sur Twitter seulement? Qui peut mentir effrontément et impunément à la presse, aux médias et au public plusieurs fois par jour, et ceci depuis son élection à la présidence des États-Unis? Qui a résisté à une avalanche de scandales, dont un seul aurait suffit à faire chuter un de ses prédécesseurs? Il s'agit évidemment de Donald Trump.

Et s'il y a un domaine où nous devons lui tirer notre chapeau et reconnaître son savoir-faire, sinon son génie, c'est le domaine de la communication politique qu'il a indubitablement révolutionné en y apportant son expérience de vedette de la téléréalité.

Les composantes de cette approche très particulière commencent à nous être familières, mais il est bon d'en offrir une vue d'ensemble.

Vue d'ensemble de la «méthode Trump»

Une caractéristique unique du style trumpien est sa capacité de s'adresser directement à une clientèle électorale particulière, sa «base», qui réside partout où le Parti républicain est le mieux enraciné, particulièrement dans les régions du centre et du sud des États-Unis.

Le moyen de communication favori du président, est, comme nous le savons, ce qu'on appelle en langage technique, les réseaux gratuits (earned media), soit Twitter, Instagram, Facebook, YouTube, Snapchat etc., par opposition aux médias classiques et payants (journaux, radio, télévision). Ceci lui permet littéralement d'inonder quotidiennement sa clientèle de messages ciblés qui la confortent dans sa vision du monde et ses perceptions. Ces dernières sont bien connues. Elle incluent la nostalgie de la grandeur américaine passée (Make America Great Again), l'idée d'une Amérique généreuse dont le monde a profité, le patriotisme symbolique (le drapeau et l'hymne national), l'attachement au deuxième amendement sur le droit de porter des armes, la haine des élites intellectuelles ou «libérales» corrompues qui méprisent «les vrais Américains».

À ceci s'ajoutent aussi les angoisses d'une communauté blanche qui se sent assiégée et menacée par le multiculturalisme et la mondialisation, une communauté qui a peur de «l'autre», de l'étranger, qu'il soit immigrant mexicain, musulman ou noir. Le président, depuis trois ans, a su magnifiquement jouer sur cette gamme d'émotions, et son succès peut se mesurer à l'appui de sa base qui s'est renforcé, malgré les tourmentes médiatiques hebdomadaires qui ont secoué l'actualité politique.

En fait, le Parti républicain est maintenant devenu le parti de M. Trump, dominé par sa présence et ses idées. D'après un sondage Gallup récent, l'appui du GOP au président, après un an et demi, se situe à 87%. Seul le président Bush, avec 96%, a battu ce record neuf mois après le 11 septembre 2001.

Un autre succès

Un autre succès notable de la «méthode Trump» est de savoir imposer les titres des fils de presse sur une base presque quotidienne, autant par sa présence, ses actions, ses déclarations que par son usage constant des réseaux sociaux. Du fait du nombre considérable de ses abonnés, les médias ne peuvent ignorer ses propos. Ils sont, en quelque sorte, forcés de porter une attention permanente à ces mini-diarrhées verbales, quelle que soit l'inanité de leur contenu, sous peine de ne pas être lus ou regardés.

M. Trump sait exploiter à la perfection l'attention maladive des journalistes pour leur fil Twitter et les sujets qui sont tendance. En fait, les tweets du président créent les nouvelles par vagues successives, dominant l'actualité et ne laissant pas aux journaliste le temps de vérifier ou d'analyser ce qui se passe. D'une journée à l'autre, on passe à un autre sujet, une autre déclaration choc, laissant de moins en moins de temps à ceux qui observent l'actualité pour l'analyser.

Journaux, radio, télévision deviennent, par le fait même, une chambre d'écho qui répercute à l'infini les dernières sottises de Trump, tout en leur donnant un poids qu'elles ne méritent pas. D'après la maison de sondage Gallup, 73% des Américains disent ainsi voir ou lire les tweets du président souvent ou très souvent par le biais de la presse, de la radio ou de la télévision. Le public, les journalistes et les observateurs sont donc des captifs fascinés de cette comédie permanente où les scandales, les controverses, les démissions, les insultes se succèdent à un rythme toujours plus trépidant.

Une des clés du succès de cet art de la communication politique réside dans l'usage calibré d'une liste de thèmes choisis pour leur caractère controversé. Depuis la campagne présidentielle de 2016, Trump et son entourage ont su ainsi mettre au point toute une série de messages, avec pour double objectif d'enthousiasmer leur base électorale et, littéralement, d'enrager l'opposition démocrate ou libérale: insulter les immigrants, particulièrement mexicains mais aussi musulmans, traiter les pays africains et arabes de «pays de merde», promouvoir des politiques plus restrictives aux frontières, déporter les immigrants illégaux, attaquer les environnementalistes, vanter les énergies fossiles «propres», dénoncer la lutte contre le réchauffement climatique, accuser les alliés et les voisins des États-Unis d'être des profiteurs, menacer les sportifs qui protestent contre la violence policière, dénigrer et humilier tous ceux qui s'opposent aux politiques présidentielles.

Le style trumpien est unique. Il consiste à choquer pour créer la controverse, puis répondre agressivement à toute critique. Le résultat est garanti.

La liste est longue, mais le style trumpien est unique. Il consiste à choquer pour créer la controverse, puis répondre agressivement à toute critique. Le résultat est garanti. Radios, commentateurs et chroniqueurs s'énervent et crient au scandale. Les supporters du président surenchérissent à leur tour sur Fox News ou Breitbart. Les tables rondes de discussion deviennent des foires d'empoigne où la seule règle est de crier plus fort que son contradicteur. La récente prise de bec épique entre Whoopi Goldberg et Jeanine Pirro sur ABC est un exemple de cette tendance.

Résultat des courses, la voix des analystes plus posés est noyée dans un torrent d'imprécations et d'outrage. Et ceci permet aux trumpistes d'accuser leurs opposants d'être devenus hystériques, alors qu'eux-mêmes sont à l'origine de cette polarisation.

La stratégie trumpienne a finalement une dimension plus préoccupante, que l'on pourrait décrire comme une guerre ouverte contre la réalité factuelle et la pensée rationnelle ou scientifique.

La stratégie trumpienne a finalement une dimension plus préoccupante, que l'on pourrait décrire comme une guerre ouverte contre la réalité factuelle et la pensée rationnelle ou scientifique. Depuis le début, l'administration Trump a employé le mensonge le plus éhonté comme une arme. Il n'est pas question, ici, comme c'est la norme en politique depuis des siècles, de présenter les choses sous un jour favorable ou de sélectionner des faits à son avantage – ce qu'on appelle le spin –, mais d'affirmer quelque chose qui est factuellement erroné.

Plus encore, une fois confronté à la réalité, il s'agit de déclarer froidement que votre affirmation est une façon de voir légitime, un «fait alternatif» qui a autant de valeur que son contraire. Des millions de personnes auraient ainsi voté illégalement aux États-Unis en novembre 2016. Obama serait né au Kenya. Le réchauffement climatique serait une opération de propagande chinoise. L'interférence russe durant les élections de 2016 est une «chasse aux sorcières». Le FBI est corrompu. Les guerres commerciales sont «faciles à remporter». Et la foule présente à la prestation de serment de Donald Trump était plus nombreuse que celle qui a assisté à l'inauguration d'Obama (malgré les photos prouvant le contraire).

La politique trumpienne, dans ce sens, ne se préoccupe pas de la réalité objective, elle la crée selon ses besoins et l'impose au monde extérieur. Comme l'a dit Karl Rove, un consultant politique de George W. Bush, il y a déjà quelques années: «Il n'y a pas de réalité objective et vérifiable. La réalité, c'est ce que vous affirmez être vrai». L'attitude et les mensonges d'un Vladimir Poutine, qui prétend, en dépit des faits, que la Russie n'est pas intervenue dans l'élection américaine tient de la même logique.

Masha Gessen, journaliste russe dissidente, avance que dans les deux cas: «Le mensonge est le message. Trump et Poutine mentent de la même façon et dans le même but: pour démontrer qu'ils contrôlent la vérité... Lorsque Trump prétend qu'il n'a jamais fait une déclaration que l'on a pourtant enregistrée, ou que des millions de votes illégaux lui ont coûté la majorité en 2016, il ne fait pas une déclaration factuelle que l'on pourrait infirmer. Il prétend contrôler la réalité elle-même».

Nous semblons donc entrer dans un monde orwellien qui est typique des pires régimes autoritaires, car le quatrième pouvoir, représenté par la presse et les médias traditionnels, s'y trouve complètement discrédité.

Nous semblons donc entrer, par ce biais, dans un monde orwellien qui est typique des pires régimes autoritaires, car le quatrième pouvoir, représenté par la presse et les médias traditionnels, s'y trouve complètement discrédité. Et c'est ce que nous voyons presque tous les jours sur la scène politique américaine, où les grands journaux et les chaînes d'information qui ne se conforment pas à la vérité présidentielle sont traités d'ennemis du peuple ou de producteurs de fausses nouvelles.

Il est très difficile, face à ce tableau sinistre, de ne pas avoir peur de l'avenir qui attend nos démocraties si la plus puissante d'entre elles est la victime d'une vague d'autoritarisme populiste qui risque de remettre en question deux siècles de traditions démocratiques.

On se rappellera peut-être, à ce sujet, ce qu'avançait le politologue Francis Fukuyama dans son livre sur la «fin de l'histoire». La démocratie libérale a gagné la grande bataille des idées face au fascisme et au communisme en 1989, mais l'idéal démocratique n'est jamais un acquis définitif. Il doit être constamment défendu s'il veut survivre. Le phénomène populiste sous toutes ses formes, en Europe comme aux États-Unis, nous rappelle que la lutte pour la démocratie doit être poursuivie et que c'est l'affaire de chacun de nous, en tant qu'électeur et citoyen. Espérons que nos voisins du Sud s'en rappelleront en novembre de cette année.

À LIRE AUSSI:

» Les dangers du «présentisme» en politique canadienne

» La loi peut-elle encore réclamer ses droits?

» Les politiques du président Trump compliquent la vie à Volvo

À VOIR AUSSI: