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24/04/2018 13:26 EDT | Actualisé 24/04/2018 13:26 EDT

Rémunération des médecins spécialistes : un incendie d’injustice sociale

L'enrichissement démesuré des médecins spécialistes est rétrograde. Il va à contresens des lents progrès en faveur d'une meilleure justice sociale.

Shannon Fagan via Getty Images

L'injustice sociale de la rémunération des médecins spécialistes, c'est la différence entre leur revenu moyen net et ce que serait ce revenu s'il était, socialement et économiquement, raisonnable, juste et équitable. Aujourd'hui, cette injustice est d'environ 243 450 $ par spécialiste, soit 2,43 milliards $ par année pour l'ensemble des 10 000 spécialistes.

Ce résultat découle d'un calcul basé sur la moyenne de deux critères servant à estimer ce que serait une rémunération qui resterait dans des limites que l'on pourrait considérer, avec une souplesse maximale, raisonnables, justes et équitables.

Le premier critère est inspiré de la rémunération moyenne des spécialistes dans les 35 pays de l'OCDE (pays dit «développés»), soit 3,3 fois le salaire moyen. Pour estimer l'ampleur de l'injustice sociale, prenons plutôt comme point de référence 4,3 fois le salaire moyen (estimation de 47 000 $ en 2018). Cela laisse une marge pour ce qui pourrait être considéré rester dans des limites raisonnables. Donc en multipliant ce 47 000 $ par 4,3, cela donne 202 100 $.

Le deuxième critère est celui des revenus nécessaires pour faire partie des 1% des particuliers les plus riches au Québec, soit à partir de 191 000 $. Ce critère est raisonnable étant donné que c'est essentiellement la population qui a financé la formation des spécialistes et que le système de santé est public. De plus, en pratique, ces personnes jouissent d'une sécurité d'emploi à vie. Elles n'ont généralement pas de risques financiers, contrairement aux entrepreneures et entrepreneurs qui risquent de perdre leur investissement.

La moyenne de ces deux critères (202 100 $ et 191 000 $) donne 196 550 $. En prenant le revenu moyen net par spécialiste, actuellement autour de 440 000 $, moins 196 550 $, cela donne 243 450 $ d'injustice par personne.

Par comparaison, la rémunération du premier ministre du Québec est de 192 345 $ et celle du premier ministre du Canada est d'environ 346 000 $. Ainsi, à environ 440 000 $ de revenu moyen net par spécialiste, c'est comme si le Québec se procurait l'équivalent des services d'au moins 4000 premiers ministres canadiens, sauf qu'au lieu de faire de la politique, ces personnes pratiquent la médecine.

La rémunération faramineuse des spécialistes n'est qu'à leur avantage et est contraire au bien commun et à la justice sociale.

Que des soins de santé puissent être offerts à la population répond tant à l'intérêt général de la société qu'aux intérêts particuliers des spécialistes, qui gagnent leur vie. Mais la rémunération faramineuse des spécialistes n'est qu'à leur avantage et est contraire au bien commun et à la justice sociale.

Probablement que jamais, dans toute l'histoire du Québec, il y a eu un tel transfert de la richesse collective vers un petit groupe de personnes.

Le devoir du gouvernement et du Parlement d'agir comme les protecteurs de l'intérêt général et de la justice sociale ne résulte pas seulement du Code d'éthique et de déontologie des membres de l'Assemblée nationale. Ce devoir résulte aussi des principes généraux du Droit, lesquels sont une source du Droit.

En effet, un État de Droit a le devoir de défendre et de promouvoir les fins générales du Droit, lesquelles comprennent l'intérêt public et la justice. Or, l'intérêt public comprend principalement l'intérêt général. Et la justice comprend la justice sociale, qui est la justice dans la société vue dans son ensemble, par opposition à une justice dans les rapports individuels entre les personnes et les organismes. La justice sociale est une valeur qui vise à favoriser globalement l'harmonie et des liens amicaux dans la société. Ainsi, le Droit interdit au gouvernement de prendre des décisions qui favoriseraient excessivement un groupe de personnes.

D'ailleurs, de nombreuses études ont prouvé que les inégalités socioéconomiques sont nocives à la société, à l'harmonie sociale et même à l'économie.

Le gouvernement aurait dû rechercher un niveau de rémunération qui, tout en tenant compte de la situation en Ontario, se rapproche le plus possible :

  • d'un niveau raisonnable, juste et équitable, soit un niveau qui respecterait la justice sociale;
  • du niveau de rémunération des professionnelles et professionnels de l'État, spécialement des personnes qui œuvrent dans le domaine de la santé;
  • du niveau de rémunération des médecins spécialistes dans les pays de l'OCDE.

L'enrichissement démesuré des médecins spécialistes est rétrograde. Il va à contresens des lents progrès de l'histoire universelle et de l'histoire du Québec en faveur d'une meilleure justice sociale. Il constitue une source supplémentaire de tiraillements et de divisions dans la société québécoise.

Laissons parler le Droit lui-même par rapport à ce sujet :

Toi, gouvernement actuel, tu as fait pire que de ne pas honorer la mission que je t'avais imposée de défendre et de promouvoir le bien commun et la justice sociale. Tu as œuvré dans une mesure inacceptable en faveur d'intérêts privés et contre la justice sociale.

Un nouveau gouvernement aura le devoir d'entamer des négociations avec la Fédération des médecins spécialistes afin de réexaminer les ententes conclues par le gouvernement. La situation est tellement déraisonnable que, si le nouveau gouvernement ne le faisait pas, il n'honorerait pas, lui-aussi, son devoir de défendre et de promouvoir le bien commun et la justice sociale. De plus, ce nouveau gouvernement devrait rechercher d'autres solutions pour s'attaquer à ce problème.

Si jamais l'entente de principe conclue entre le gouvernement et la Fédération en février 2018 demeurait telle quelle, les revenus moyens nets par spécialiste atteindront autour de 500 000 $ en 2022-2023. En se basant sur la moyenne des deux critères ci-dessus, cela fera autour de 300 000 $ d'injustice par personne, soit environ 3 milliards $ d'injustice par année pour ce groupe. Cela équivaudra, sur une période ultérieure de dix ans, à une injustice sociale d'environ 30 milliards $. Au secours!