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02/02/2016 04:36 EST | Actualisé 02/02/2017 05:12 EST

«Soulages» en noir et blanc

Aujourd'hui ce volume IV des peintures de Soulages porte le message du maître qui est d'affirmer qu'il y a bien «une lumière au-delà du noir»

Voici que paraît Soulages. L'Œuvre complet. Peintures IV. 1997-2013, signé Pierre Encrevé* comportant 400 illustrations. Rien ne prédestinait le directeur d'études en linguistique et sémantique de l'EHESS, directeur du CELITH (Centre de linguistique théorique), licencié en théologie protestante, à se faire l'auteur sans doute envié de l'Œuvre complet de Soulages. Avant de s'attaquer à l'art moderne ou postmoderne, à l'art très contemporain, Pierre Encrevé est donc un éminent linguiste, l'auteur de Conversations sur la langue française avec Michel Braudeau (Gallimard, 2007). Mais il signait déjà Soulages. 90 peintures sur toile - 90 peintures sur papier (Gallimard) puis Soulages. Les papiers du musée (Gallimard) et les trois premiers volumes de L'Œuvre complet. C'est avant même les années 1990 que Pierre Encrevé commença à se consacrer à Pierre Soulages, consécration à une œuvre qui va de pair avec l'amitié que le couple Soulages et Encrevé se voue.

Depuis l'ouverture du musée Soulages à Rodez le 30 mai 2014, en présence de François Hollande, président de la République, le peintre, né le 24 décembre 1919 (à quelques pas seulement de l'actuel musée) est devenu un «Trésor national vivant» et il vient d'ailleurs d'être élevé à la dignité de Grand-Croix de la Légion d'honneur. Si son nom attire un nouveau public plus jeune, le lieu qui lui est dédié attire des pèlerins du monde entier, poussant souvent leur pérégrination jusqu'à l'abbatiale de Conques pour y admirer la série de vitraux superbes qu'il y signa. En France, les artistes qui en un siècle, inaugurèrent leur propre musée, furent bien peu, se comptant sur les doigts d'une seule main. Il y eut bien sûr Chagall qui inaugurait en 1973 son Message biblique au bras d'André Malraux redevenu écrivain à part entière, qui avait facilité la création du musée lorsqu'il était encore ministre. Mais ni Picasso (excepté le petit musée de Vallauris « La guerre et la paix » qui lui est dédié depuis 1951), ni Braque, ni Nicolas de Staël.... n'eurent le leur...

Pour qui a vu à Paris ces dernières semaines les deux expositions Anselm Kiefer, il est évident qu'il y a un langage commun entre les deux peintres (qu'un quart de siècle sépare). Ils sont l'un et l'autre sans nul doute des artistes postmodernes, mais avant tout des artistes, des peintres du Noir.

Le but de ce majestueux volume IV est naturellement de répertorier toutes les toiles de l'avant-dernière période de Soulages, soit 370 toiles, car il va sans dire que depuis 2014, une dernière période est en cours.

Arrivant presque au terme de son entreprise, l'auteur admet que « la reproduction d'une peinture est toujours problématique. S'agissant de l'œuvre de Soulages depuis 1979, cette question ne peut pas trouver de réponse satisfaisante. » La question des reflets de lumière sur la toile est doublée du jeu de la lumière projetée, qui n'est pas fixe, invariante, mais fluctue selon la position du visiteur, l'axe de son regard.

Constat de l'historien: l'«outrenoir» est, par définition, trahi par la reproduction, car s'il est difficile de rendre les couleurs les plus proches possibles de l'original, il est quasiment impossible de rendre l'infinie possibilité des noirs. Encrevé écrit justement: «La photographie réduit la multiplicité du temps à l'unité de l'instant, elle écrase sur la toile l'espace que crée devant elle la lumière et, ne pouvant restituer l'éclat ni la fluidité de la lumière réfléchie par le noir, elle traduit les reflets par des gris différents. C'est ainsi que la reproduction de ces toiles renvoie malheureusement à une conception classique de la peinture.» (Pierre Soulages, «les éclats du noir», entretien avec Pierre Encrevé, in Beaux-Arts magasine hors-série, Pierre Soulages, 1996, p. 30).

Est-ce une réponse à Clemenceau, qui, le 5 décembre 1926 face au cercueil de son ami Claude Monet, recouvert d'une étoffe de deuil, s'écria: «Pas de noir pour Monet ! Le noir n'est pas une couleur!», avant d'arracher dans un geste de colère l'étoffe funèbre et le rideau de la chambre mortuaire?

Cette force du noir d'où est-elle venue à Soulages? Passer de l'abstraction à l'outrenoir est l'effet d'une expérimentation sur la matière picturale, alors qu'il travaillait un soir de 1979 dans son atelier parisien.

Écoutons-le raconter cet épisode capital: «L'outrenoir provient d'un développement. Je peignais une nuit et je continuais à travailler malgré mon désespoir de ne pas trouver ce que je cherchais. Quelque chose de plus fort en moi que l'intention que j'avais. Je suis allé dormir. Après une ou deux heures, je me suis levé et retourné voir ce que j'avais fait. Alors je me suis aperçu que la matière que j'utilisais, ce n'était plus du noir. Ce n'était pas le noir. La matière que j'utilisais, c'était la lumière. La lumière, elle réfléchit le noir. Ma peinture, ce n'est pas ce qu'on croit voir: c'est la lumière. Si on voit ça noir c'est qu'on a le ventre à la tête. Si on regarde avec les yeux, on s'aperçoit que ce n'est pas noir.»

Ces rais de lumière que sont les lignes blanches sur ses grandes étendues noires, que l'on peut voir comme des espaces tragiques ou comme des espaces fermés, sans issue, comme l'«il y a» lévinassien, l'espace du Neutre qui porte l'angoisse de la nuit. Ces lignes blanches qui coupent le noir immaculé sont parfois teintées d'une couleur ocre, comme pour nous dire que la couleur n'a pas disparu. Aux bandes noires sont parfois substituées des bandes bleues ou des bandes grises hachurées, qui arrêtent la monochromie, qui stoppent la dualité oppressante Blanc/Noir.

Après la période 1999-2003, où Soulages opta soudain pour le seul papier, 2004 fit resurgir la toile, mais une toile «instrumentalisant la lumière par reflet sur une surface intégralement recouverte de noir. Retour à l'entrenoir, donc, mais un entrenoir différent de celui qui avait jusqu'alors caractérisé la «peinture autre» de Soulages survenue au début de 1979 : un outrenoir à l'acrylique qui va très profondément transformer le recours de Soulages à la lumière venant du noir» (L'Œuvre complet IV, p. 116).

Je terminerai par un souvenir. Ce n'est pas chez Malraux, dont la collection contemporaine fut mon premier choc artistique à 19 ans, qui parcourait le siècle de Rouault à Picasso, Chagall, jusqu'aux peintures de Saint-Soleil en Haïti, que j'ai vu mon premier Soulages. Ce fut sans doute dans l'appartement parisien de Léopold Sédar Senghor, qui possédait non pas un outrenoir, mais une célèbre peinture idéographique bleue (lithographie n°37, 1974). Aujourd'hui ce volume IV des peintures de Soulages porte le message du maître qui est d'affirmer qu'il y a bien «une lumière au-delà du noir», pour reprendre le titre d'Emmanuelle Lequeux (cf. Beaux-Arts éditions, «Soulages au Centre Pompidou», oct. 2009).

*Gallimard, 2015, 432 pages, 245 x 305 mm

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