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30/03/2018 09:00 EDT | Actualisé 30/03/2018 09:00 EDT

J’ai perdu ma fierté d’être infirmière

Le jour où j’ai fêté mes 10 ans au sein de mon organisation en tant qu’infirmière, j’étais en congé de maladie pour épuisement.

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J'étais retirée chez moi, avec un antidépresseur et de la psychothérapie. Pendant longtemps, je n'arrivais pas à y croire. Comment avais-je pu – moi – faire un burnout? Puis, le temps est passé, je me suis reposée et mon autocritique est revenue.

Je suis une infirmière « poule » qui aime prendre soin de ses patients, qui aime prendre le temps de les comprendre, de les soigner, d'enseigner et de les aider à mieux cheminer dans leur expérience de maladie. Quand on me dit : merci d'avoir pris le temps, personne n'avait pris le temps de me dire cela avant, c'est ma paye. Ça vaut n'importe quel salaire.

Mes valeurs, la qualité des soins et l'autonomie professionnelle, j'ai réalisé que je ne pouvais pas les exprimer dans le système actuel. J'ai essayé et j'ai fait tous les efforts du monde pour faire concorder mes valeurs au sein l'organisation. Mais le manque de temps, de personnel, le travail en silo et la rigidité de l'organisation m'empêchaient de le faire.

Petit à petit, je devais laisser tomber mes idéaux, choisir entre le temps et la qualité.

Cela créait un déchirement réel et profond entre ce que je voulais être comme professionnelle et ce que je pouvais me permettre d'être étant donné la situation. Petit à petit, je devais laisser tomber mes idéaux, choisir entre le temps et la qualité. Quand je proposais des idées d'amélioration afin de mieux servir la clientèle, on me répondait : « ce n'est pas dans le panier de services » ou bien « tu ne peux pas décider cela de toi-même, cela doit être décidé à la direction ».

J'ai perdu le sens de mon travail, j'ai perdu ma fierté d'être infirmière. J'avais honte d'offrir des services incomplets, découverts. Je ne savais plus quoi dire aux clients, et pire, je m'excusais auprès d'eux au nom du système lorsqu'ils réalisaient à quel point les services avaient diminué en qualité.

Un jour, j'ai explosé de chagrin, de colère et d'anxiété, j'ai dû quitter mon quart de travail pour voir mon médecin d'urgence, car j'étais terrifiée à l'idée de continuer de travailler. Je ne comprenais pas ce qui se passait jusqu'à ce que mon médecin me fasse réaliser que je vivais de l'épuisement professionnel.

Six mois plus tard, j'ai eu le temps d'accepter la situation et de guérir. Mais j'en veux maintenant à l'organisation et au système de santé de m'avoir mis dans cet état. Je ne porterai pas le blâme de ce qui s'est passé. Je vois clair maintenant, je ne suis pas celle qui est responsable. J'ai voulu donner des soins de qualité, j'ai voulu prendre le temps nécessaire pour chaque personne, suivre le rythme de chaque individu, j'ai voulu aider des clients qui étaient négligés et oubliés par le système. Je ne crois pas qu'il y ait de mal là-dedans. On ne m'a pas laissé soigner, on ne m'a pas laissé pratiquer ma profession rigoureusement.

Le système est le seul responsable du sort de trop de mes collègues. Il est trop massif, la bureaucratie y est devenue insoutenable et trop complexifiée.

Ma gestionnaire s'est vu quadrupler le nombre de services qu'elle avait sous sa responsabilité. C'était une personne formidable, présente, compréhensive. Mais je l'ai à peine revue. Elle faisait ce qu'elle pouvait pour nous aider sans le pouvoir réellement, ayant trop de services à s'occuper à la fois. Je n'ai pas pu lui envoyer de signal d'alarme avant qu'il ne soit trop tard. Je me sentais mal de la contacter pour lui dire que moi, je n'allais pas bien.

Quand on coupe dans les cadres/gestionnaires en disant que cela n'affectera pas les services, M Barette, c'est un mensonge éhonté.

J'ai quitté mon poste à temps plein, moi aussi. Je ne veux plus m'impliquer dans cette organisation, je ne veux plus souffrir pour tenter de soutenir le système. On exploite notre sens de la responsabilité et notre bonté. On nous fait sentir coupable lorsque l'on refuse de travailler ou de s'impliquer.

Je pars travailler de façon autonome, seule. Je vais pouvoir exprimer mes valeurs à mon goût, prendre le temps que je veux avec mes clients. Je vais enfin avoir l'autonomie que j'ai envie d'avoir et pouvoir exprimer toutes les belles valeurs de notre profession sans ternir son image. Mon entreprise sera consacrée à ce que j'ai envie de faire : prendre soin.

J'ai de la peine de quitter ma clientèle, mes merveilleuses collègues qui font tout ce qu'elles peuvent. Mais je vais – pour une fois – me permettre d'être égoïste et penser à moi. Je vais devenir la professionnelle que j'ai envie d'être.

Adieu à ce système qui ne m'a jamais permis de réaliser cette idée.

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