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16/02/2014 11:29 EST | Actualisé 18/04/2014 05:12 EDT

Matteo Renzi, le Machiavel putschiste italien?

Ce qui se passe actuellement en Italie est d'une extrême gravité. Plongée, comme bon nombre de ses partenaires européens, dans une crise économique majeure où les réformes structurelles tardent à revenir pour relancer la croissance, l'Italie est, en plus, handicapée par un pouvoir politique instable, où les ego prennent le pas sur l'intérêt national.

Ce n'est qu'une question de jours, mais il est quasi certain que Matteo Renzi, maire de Florence à la tête du Parti démocrate, va devenir le nouveau président du Conseil, succédant à Enrico Letta, en poste depuis un an seulement... Rappelons, au passage, que les deux hommes sont du même parti; il ne s'agit donc pas d'une alternance politique, mais bien d'une question d'hommes.

Il est vrai que le bilan d'Enrico Letta n'est guère enthousiasmant, mais il convient de souligner qu'il n'avait pas forcément toutes les clés pour réussir. À la tête d'une coalition de partis de centre-gauche et de centre-droit, il a dû systématiquement composer avec les sensibilités de chacun, alors que le temps jouait contre lui. La vie politique italienne a également été polluée par une atmosphère nauséabonde, marquée par des critiques racistes à l'encontre d'une de ses ministres, sous prétexte qu'elle était noire... Néanmoins, l'horizon semblait un peu se dégager avec l'affaiblissement de Silvio Berlusconi, condamné par la justice et abandonné par les siens.

Cela n'a pas suffi en tout cas, la majorité des débats politiques tournant autour de la réforme de la loi électorale de 2005, jugée d'ailleurs, par la suite, inconstitutionnelle. Le gouvernement Letta n'a pas su apaiser les divisions pour mener à bien la réforme, alors que c'est dans l'intérêt à la fois de la classe politique et des citoyens d'avoir des institutions fonctionnelles, ce qui est loin d'être le cas aujourd'hui. La réforme prévoit, entre autres, la fin du bicaméralisme, un rôle clairement repensé du Sénat et de nouvelles dispositions arithmétiques pour s'assurer de la gouvernabilité du pouvoir par les nouveaux élus.

C'est à cette mission, donc, que Matteo Renzi va devoir s'attaquer avec une prise de risque pas aussi grande qu'on pourrait l'imaginer, vu ses tractations affichées avec Silvio Berlusconi pour s'assurer de l'appui du PDL. Notons que le patron du PD a réussi l'exploit de remettre au centre des enjeux politiques un homme maintes fois condamné par la justice, responsable en grande partie de la situation politique et économique de l'Italie d'aujourd'hui. Certains y voient un coup de génie politique, où l'objectif final supplante la moralité et le respect des idéaux. D'autres, au contraire, dénoncent le cynisme de Renzi et surtout le grand écart entre son discours et ses actes : n'est-ce pas lui qui voulait débarrasser la classe politique italienne des vieux politicards ? À moins que le « coup de balai » qu'il voulait passer ne concerne que les dinosaures de son propre parti...

Au niveau des idées justement, pour un observateur extérieur, on ne peut qu'être frappé par la vacuité du projet politique de Renzi qui souhaite moins d'impôts (on connaît peu d'hommes politiques souhaitant l'inverse) et moins de bureaucratie (le problème en Italie concerne davantage son efficacité que sa taille...). Pour le reste, on a beau chercher, tout est parfaitement emballé dans un beau discours ! Reconnaissons-lui au moins cette qualité : il excelle à la télévision, adoptant un style moderne avec des manches de chemise retroussées, une cravate aux abonnées absentes, mais en est-il pour autant plus moderne, plus à même de comprendre les impératifs du moment ?

Je me souviens l'avoir suivi à la télévision lors d'un débat avec Pier Luigi Bersani pour déterminer qui dirigerait le parti lors des élections de 2013 et j'avais été frappé par son passage sur l'Italie et l'Europe. À l'aide de formules bien pensées (« je rêve d'une Italie qui »... répété à de multiples reprises), il dressait le portrait ubuesque d'une Italie capable de répondre à l'Allemagne sur un même pied d'égalité, faisant de l'Italie un moteur de l'Europe, omettant au passage l'opinion des membres de l'Union européenne à son égard. Tout était beau à entendre, mais cela sonnait creux...

Certes, des différences les séparent profondément, mais Renzi et Berlusconi se rejoignent sur leur capacité oratoire et rhétorique qui fait le bonheur des médias, qui endort le peuple, au lieu de montrer la réalité de la situation. Si l'on va au-delà de l'image véhiculée par Renzi, son aura mérite d'être nuancée, ne serait-ce que par son bilan à la mairie de Florence où les déficits ont explosé et où il est maître dans l'art de jouer avec les baisses et les hausses de taxe.

Sa prise du pouvoir au sein du PD en décembre dernier et l'accélération de ses initiatives en janvier et février pourraient donner l'espoir d'un changement. Mais Renzi semble plus intéressé par sa carrière personnelle que par l'intérêt du peuple italien. À chaque fois, il a gravi avec éclat les marches du pouvoir, cassant les codes, allant outre les injonctions de son parti, avec des succès et des échecs. Il y a un côté fascinant dans sa démarche, mais est-il véritablement l'homme dont l'Italie a besoin ? Lui qui fait part de sa préoccupation de la sortie de crise de l'Italie, pourquoi en créer une de nouveau, alors qu'il lui suffisait de soutenir fermement Letta dans son difficile exercice du pouvoir ?

En vérité, il refuse d'apparaître à côté de ceux qui symbolisent, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, l'immobilisme politique et l'échec. En forçant la main à Letta, il prend le risque de s'exposer, et on peut penser qu'il fera tout pour provoquer de nouvelles élections afin d'assoir son pouvoir, ce qu'a refusé pour l'instant le président Napolitano, garant des institutions, qui a ainsi déclaré : « ne disons pas d'absurdités ».

En d'autres termes, et ceci est profondément grave pour ceux qui s'attachent aux valeurs démocratiques, les trois derniers dirigeants italiens (Monti, Letta et maintenant Renzi) n'ont pas de légitimité directe pour gouverner. Ça ne semble pas être un problème existentiel pour Renzi qui démontre que bien que très jeune (comparé à une classe politique italienne pour le moins âgé), il a intégré tous les codes et stratégies pour s'emparer du pouvoir via un putsch, comme on en a rarement vu.

La véritable question est maintenant de voir quelle politique il compte mener. Sera-t-elle si différente de celle de Letta ? Va-t-il prendre le risque de mener une politique plus au centre afin de séduire à la fois à droite et à gauche, avec le risque de devoir faire un « grand écart politique » pour tenir ses promesses ?

Ce dont l'Italie a besoin, c'est de stabilité et d'un cap politique suffisamment fort pour redonner confiance aux Italiens qui se défient de plus en plus du pouvoir, avec un sentiment de résignation qui peut faire le jeu des partis extrêmes. Renzi est-il l'homme de la situation ? On ne peut que lui souhaiter, même si on en doute franchement.

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