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21/12/2014 08:30 EST | Actualisé 20/02/2015 05:12 EST

La libraire

Centre Eaton.

Entrée par le métro McGill.

C'est l'heure du dîner et l'accès donne sur le food court.

Je suis accueilli par une odeur de friture et quelques centaines de personnes qui la consomment.

J'ai une carte-cadeau Winners et j'ai besoin d'un manteau d'hiver.

Le Winners ? Pas dans le centre Eaton, place Montréal Trust. Mais pas besoin de sortir, c'est relié. Comme le complexe Les Ailes.

Trois gros centres commerciaux. Collés ensemble. Moins de mouvements, plus de profits, tout le monde est content.

Elle est où l'entrée ? Tout droit, à droite. Ah pis suivez les gens, vous allez finir par trouver.

Trop de monde. J'ai chaud. On est lundi. C'est le 15 décembre. J'pensais que les gens étaient plus dernière minute que ça. Imagine de quoi ça doit avoir l'air le 23 ou le 24. Et le 26 ? Frissons dans le dos, j'ai un peu moins chaud.

Je suis pris de vertige.

Suis-je agoraphobe ? Non, probablement juste allergique aux consommateurs compulsifs, à leurs mouvements étourdissants et à leur nonchalance fétide.

Je trouve Winners. Modèle réduit du centre commercial au grand complet : plein, plein, plein.

Personne ne se regarde, personne ne se parle. Pas le temps : trop de rabais sur toute pour faire l'effort d'avoir l'air (un peu) humain.

C'est officiel : j'étouffe.

Je cherche la sortie et, évidemment, entrer dans le métro est plus complexe que d'en sortir.

Je croise une connaissance.

- Hey! Ça va ?

- Oui, toi ?

- Oui!

J'ai l'air un peu bête parce que j'ai hâte de sortir. Et puis ça fait trop longtemps que je l'ai vu pour avoir quelque chose à lui dire.

Je prends le métro. Je m'assois. Je pense au fait que j'ai un peu honte d'avoir été associé ne fussent que quelques minutes à cette masse de gens. Mais peut-être se disent-ils tous ça ? Le croire me fait du bien. Puis je réalise qu'au final, le résultat reste le même. Alors j'ai un peu honte d'avoir fait partie de ça, ne fussent que quelques minutes, peu importe mes motivations.

Je descends à la Place-des-Arts. Je réalise que j'aurais pu marcher. Trop tard.

Je cherche la sortie de Bleury. Pour m'y rendre, il faut que je prenne la mezzanine.

Beaucoup d'itinérants.

Des autochtones, en très très grande majorité.

Ils boivent de la Labatt bleue et parlent fort.

Ils me regardent passer et ils ont l'air fâché. Contre moi. Contre nous.

Je trouve la sortie.

Je suis enfin dehors. Je respire.

Je marche un peu.

Je rentre dans une petite librairie.

Mise à part la libraire, il n'y a personne dans le magasin.

Je lui dis : « Ils sont tous au centre Eaton! »

Elle rit. Elle rit jaune.

L'odeur des livres me fait l'effet d'une grande chaleur. Pas celle de chez Winners. Une autre.

Une chaleur humaine.

Comme si la libraire, par sa simple existence, là, à ce moment précis, à cet endroit précis, me serrait fort dans ses bras et me disait :

« Ça va, c'est beau, je suis là, moi », avec tout le respect, toute l'empathie, toute l'attention et toute la présence que l'humanité,

une station de métro plus tôt,

semblait avoir délaissé.

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