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26/04/2017 05:40 EDT | Actualisé 26/04/2017 05:40 EDT

Faisons-nous fausse route avec l'intimidation?

L'avenue de la tolérance zéro est-elle la seule qu'il nous reste? Sinon, comment s'assurer à la fois que les élèves grandissent dans un environnement sécuritaire tout en veillant à ce que les enseignants ne laissent rien au hasard sans avoir le sentiment qu'ils sont surchargés par les gestions de «conflits»?

Depuis quelques années, la question de l'intimidation à l'école est traitée de manière récurrente dans les médias. Cette question fut si vive qu'elle conduisit, par le biais du Projet de loi 56, à des modifications de la Loi sur l'instruction publique. Soyons clairs: nous appuyons sans réserve toutes les initiatives visant à enrayer l'intimidation dans les écoles. À cet égard, nous saluons les efforts déployés par divers organismes et les encourageons à poursuivre leur précieux travail de sensibilisation. Seulement, malgré toutes ces initiatives, nous nous questionnons sur différents aspects liés à ce sujet.

Depuis l'adoption du Projet de loi 56, les conseils d'établissements scolaires ont l'obligation d'adopter un plan de lutte qui «a principalement pour objet de prévenir et de contrer toute forme d'intimidation et de violence à l'endroit d'un élève». Ainsi, il s'agit de diriger l'attention sur la violence sous toutes ses formes, et cela afin de «veiller à ce qu'aucun élève [...] ne soit victime d'intimidation ou de violence». En contrepartie, les élèves ont le devoir d'adopter en tout temps un «comportement empreint de civisme et de respect». Jusqu'ici, tout va bien!

Là où le bât blesse, c'est au moment où nous tentons de mettre en pratique ces intentions! Dans de bons nombres de cas, l'attention est principalement dirigée vers la notion d'intimidation, et lorsque nous prenons soin d'examiner les différentes définitions qui lui sont associées, nous percevons des variations et des critères qui soulèvent des interrogations. Généralement, pour qu'une situation puisse être classée sous la catégorie «intimidation», les quatre critères suivants doivent être remplis: 1) caractère répétitif (hormis les cas de violence extrême); 2) inégalité des rapports de force; 3) geste généralement délibéré dans le but de nuire ou de faire mal; 4) conséquences néfastes pour la victime.

Cependant, il apparait que ces critères laissent place à beaucoup d'interprétation, risquant de faire en sorte que différents cas portés à l'attention des institutions seront en fait considérés comme ne relevant pas de l'intimidation...

Ainsi, le critère de la «répétition» fait l'objet d'un flou inquiétant, certains affirmant que la situation doit persister depuis au moins un mois avant de considérer qu'elle répond à cette exigence, d'autres soutiennent que cette durée doit être d'au moins trois mois. Il devient donc difficile de déterminer si la situation perdure depuis assez longtemps pour qu'elle soit considérée comme de l'intimidation.

Combien d'actes devront être recensés pour qu'une situation soit considérée comme de l'intimidation, et à quelle fréquence?

À cela s'ajoute la question des occurrences, tout aussi ambiguë. Combien d'actes devront être recensés pour qu'une situation soit considérée comme de l'intimidation, et à quelle fréquence? Deux occurrences? Plusieurs fois par jour? Aux deux jours? Une par semaine? Rien n'est moins clair.

Le critère de rapports de force inégalitaires souffre également d'une ambiguïté importante. À partir de quels éléments pourrons-nous considérer qu'il y a un tel rapport de force? Des indications sommaires apparaissent, ça et là, mais celles-ci proposent généralement des catégories de rapports (physique, social, intellectuel, etc.), ce qui ne permet pas nécessairement de déterminer si et dans quelle mesure ces rapports sont réellement «inégalitaires». Est-ce à dire qu'une fille ne peut pas intimider un garçon? Ou un élève plus petit ne peut-il pas intimider un élève plus grand? Ou un élève en difficulté d'apprentissage peut-il intimider un élève doué? Bien plus, c'est souvent sur la base de ce critère que sont distingués conflit, violence et intimidation. Il se peut très bien que si un élève victime d'intimidation décide de répliquer pour se défendre, la situation soit désormais considérée comme relevant du «conflit» entre élèves et non pas comme un cas d'intimidation. Est-ce à dire alors que la «victime» doit subir en silence pour que la dénonciation puisse être prise au sérieux?

À ces deux critères s'ajoute celui selon lequel l'intimidation est généralement délibérée dans le but de nuire ou de faire mal. Ce critère n'est pas moins flou et sujet à interprétation que les deux précédents... D'ailleurs, tous ne s'entendent pas sur l'exigence du caractère, délibéré ou non, des actes d'intimidation commis. Seulement, à l'intérieur de bons nombres de protocoles adoptés par des conseils d'établissement, le critère de l'intention est retenu. Nous savons très bien, cependant, qu'un nombre d'élèves mis sur la sellette se défendra bec et ongles pour convaincre les intervenants qu'ils n'avaient pas l'intention de nuire ou de faire mal, ou pour partager la responsabilité entre eux et les victimes... Il est pratiquement impossible de connaitre hors de tout doute les intentions d'une personne, ce qui n'aide en rien l'application de ce critère...

Le quatrième et dernier critère soulève autant de questionnements. En effet, celui-ci évoque l'idée qu'une situation d'intimidation doit avoir des conséquences néfastes pour la victime (p. ex. se sentir lésé, blessé, opprimé ou ostracisé). À cet égard, notons que la conséquence qui est généralement retenue par les conseils d'établissement est le sentiment de détresse. Est-ce raisonnable? Lorsqu'un tel sentiment apparait, ne pourrions-nous pas dire qu'il est déjà trop tard? Selon nous, poser la question c'est y répondre...

Il est évident que pour déterminer si une relation s'inscrit ou non dans l'ordre de l'intimidation, il est nécessaire de recourir à des critères. Seulement, comme nous venons de le voir, nous sommes en droit de nous questionner si ceux qui sont utilisés nous permettent de reconnaitre à temps et d'intervenir adéquatement auprès des jeunes victimes, mais également auprès de ceux qui les blessent afin que cessent ces conduites répréhensibles. Il n'est déjà pas simple de rencontrer un seul des quatre critères invoqués pour juger des situations d'intimidation, tant ils sont flous et laissent place à de l'interprétation, alors imaginez comment il est complexe de les rencontrer tous! Avec de telles mailles, qu'il est possible de resserrer à l'extrême, il ne faudra pas s'étonner de voir des statistiques qui font état du peu de cas d'intimidation dans les écoles, tant il est difficile de trouver des situations qui s'y rapportent entièrement. Mais ces données nous donnent-elles un portrait juste de la situation? Est-il possible, sur cette base, de juger adéquatement de l'efficacité des programmes de sensibilisation et d'intervention? Il est à tout le moins possible d'entretenir certaines réserves à cet égard...

Depuis quelques années, les projecteurs sont principalement dirigés vers la question de l'intimidation. Nous nous demandons cependant si nous ne faisons pas fausse route en dirigeant ainsi l'attention. Cela ne risque-t-il pas de nous conduire à banaliser les autres formes de violence; les petites violences du quotidien qui, tel le supplice de la goutte d'eau, finissent par représenter un poids lourd à porter pour les élèves qui en sont victimes? Combien d'élèves sont ainsi laissés sur l'accotement? Rappelons que le projet de loi 56 concernait la violence sous toutes ses formes, dont l'intimidation fait partie. Il convient de prendre garde au fait qu'à trop diriger l'attention sur une des parties, nous risquons de négliger l'ensemble.

Mais alors quoi? Que devrions-nous faire? L'avenue de la tolérance zéro est-elle la seule qu'il nous reste? Sinon, comment s'assurer à la fois que les élèves grandissent dans un environnement sécuritaire tout en veillant à ce que les enseignants ne laissent rien au hasard sans avoir le sentiment qu'ils sont surchargés par les gestions de «conflits»? Cela nous reconduit à un papier que nous avons publié en octobre dernier: à trop négliger l'espace qui devrait être consacré à l'éducation éthique, l'école ne contribue-t-elle pas elle-même, en un certain sens, à créer ce type de situation?

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