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26/09/2015 09:07 EDT | Actualisé 26/09/2016 05:12 EDT

Invitation à François Blais

Je te le répète, la porte de ma classe est toujours ouverte. Viens me rendre visite, tu ne le regretteras pas. Nous avons tous beaucoup à apprendre de nos jeunes.

Cher François,

J'espère que tu te portes bien. De mon côté, c'est un peu la galère en ce moment. Tu sais, entre les cours de français, la correction, la planification, les rencontres, les récupérations, les surveillances, les activités étudiantes, les appels aux parents et j'en passe, il ne me reste que des miettes de temps pour le reste. Et par le reste, j'entends revenir chez moi, courir un cinq kilomètres, faire le souper et relaxer juste un peu, mais pas vraiment, car je dois retravailler ce projet d'écriture que je n'ai pu terminer à l'école et qui, je l'espère, motivera un ou l'autre de ces adolescents qui m'endurent chaque jour, à se faire répéter que le français, c'est beaucoup plus que de savoir comment accorder un participe passé employé avec l'auxiliaire avoir (avec son complément direct, mais seulement s'il est placé devant). Malgré mon horaire chargé, je voulais prendre quelques minutes pour t'écrire, parce que l'éducation, j'y tiens énormément.

Tout comme toi, j'en suis certain.

On ne se contera pas mensonges. Je n'enseigne pas depuis vingt-cinq années, loin de là. Je n'ai pas vécu le renouveau pédagogique, et encore moins la disparition des cours d'économie familiale. À vrai dire, je n'en étais qu'à mes balbutiements dans le monde universitaire lorsque la feue dernière convention collective a été signée. Oui, je suis jeune de même. Ce qu'on appelle un précaire, dans notre langage bizarre. J'aimerais avoir acquis assez d'expérience pour lancer un cri du cœur face à la dégringolade de notre système éducatif, mais je ne peux pas. Quand j'aurai moins de cheveux et plus de rides, on s'en reparlera peut-être, je ne l'espère pas, mais d'ici là, je vais m'en tenir à mes deux années et demie passées entre les murs des écoles.

En 2013, à l'âge de vingt-trois ans, j'ai obtenu mon brevet pour enseigner le français au secondaire. Si tu fais un calcul rapide, ça veut dire qu'il me reste pas mal de temps avant de prendre ma retraite. Pas mal de temps pour essayer de changer le monde. Tu vas sans doute me répondre que je suis naïf, et je te donnerai raison. Soyons honnêtes, quand même. On ne vit pas dans un conte de fées. Je suis enseignant, pas magicien. Je l'ai vite compris.

Pourtant, certains jours, je me plais encore à y croire. Ne m'en veux pas trop. C'est la faute aux enseignants que je côtoie. Et aux directeurs, secrétaires, éducateurs spécialisés, techniciens, concierges et autres courageux qui gravitent autour du monde de l'éducation, se donnant corps et âme pour ensoleiller un peu soit-il les journées de milliers d'adolescents éparpillés aux quatre coins de la province. Je te le jure, ces personnes sont formidables à voir aller. Elles sont déterminées, passionnées et inspirantes. Il n'y a rien qui pourrait les arrêter.

Rien qui pourrait nous arrêter, car je fais maintenant partie de cette merveilleuse famille prête à tout pour donner le goût aux jeunes de faire du Québec de demain un endroit accueillant, respectueux et équilibré. D'en faire un endroit où ils se sentent bien. Alors oui, devant cet immense défi, je me surprends parfois à croire que j'ai des pouvoirs magiques.

Revenons à nos moutons. François, si je t'écris aujourd'hui, ce n'est ni pour juger ton travail en tant que ministre de l'Éducation, ni pour critiquer la tournure des négociations de notre nouvelle convention collective. Non, si je t'écris, c'est plutôt pour t'inviter à entrer dans ma classe. Peu m'importe que tu te déplaces pour une période ou une journée, dans mes groupes de P.E.I. ou mon groupe de « réguliers ». Je veux seulement que tu regardes ces jeunes. Que tu écoutes ce qu'ils ont à dire. Je suis prêt à gager que tu seras surpris. Ils débordent de potentiel. Ils ont de l'avenir. Ils n'arriveront peut-être pas changer le monde, mais ils ont certainement envie de l'améliorer, un geste à la fois. C'est beau à voir. Seulement, ils doivent savoir comment s'y prendre.

Parmi mes quatre-vingt-dix élèves, il y a des futurs médecins, avocats, politiciens, diplomates, informaticiens, mécaniciens, architectes, soudeurs, coiffeurs, écrivains et autres métiers tout aussi importants les uns que les autres. Mais avant tout, il y a quatre-vingt-dix êtres humains.

Des adolescents créatifs et attachants, mais qui demandent parfois plus d'encadrement. Des adolescents qui ont besoin de conditions favorables pour s'épanouir et devenir des citoyens responsables. Des adolescents qui méritent ce qu'il y a de mieux pour eux.

Au début de ma lettre, quand je t'ai détaillé mon horaire quotidien, ce n'était pas dans le but d'attirer ta pitié, au contraire. J'aime ce rythme de vie. Il est certes exigeant, mais tellement gratifiant. Je sais qu'au bout du compte, mes efforts aideront ces jeunes à grandir et à trouver leur place dans une société qui ne cesse de se complexifier. Voilà ce qui me motive tant à persévérer. Le nombre d'heures travaillées par semaine ne me chicote pas, et encore moins le salaire que j'aurai dans dix ans. Ce qui me tracasse, c'est que des gens puissent envisager la réduction des services offerts aux élèves par simple souci financier. Qu'ils passent les chiffres et les économies potentielles avant l'individu. Qu'ils veulent nous faire croire en la possibilité d'amener des milliers de jeunes, qui ont des besoins tellement différents les uns des autres, vers le même sommet en empruntant le même chemin. C'est tout simplement impossible.

De temps à autre, il leur faut prendre des détours adaptés à leur situation, sans quoi ils ne franchiront pas tous la ligne d'arrivée. Et on ne doit plus se permettre d'en échapper.

De mon côté, je continuerai de faire des pieds et des mains afin que mes élèves aient envie de prendre l'autobus, et ce, tout au long de leur odyssée au secondaire. Je m'engage à donner mon maximum pour allumer des étoiles dans leurs yeux. Je veux qu'ils deviennent des participants actifs de leur vie, et qu'au bout du chemin, ils soient fiers de ce qu'ils ont accompli, et de la personne qu'ils sont devenus. Tu peux me croire sur parole. Et tu peux aussi me croire quand je te dis que bon nombre d'enseignants ont les mêmes buts que moi.

Voilà pourquoi ce serait agréable, en échange, de sentir qu'on a un peu de reconnaissance.

Pour le bien de tous.

Je te le répète, la porte de ma classe est toujours ouverte. Viens me rendre visite, tu ne le regretteras pas. Nous avons tous beaucoup à apprendre de nos jeunes.

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