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18/03/2018 08:00 EDT | Actualisé 18/03/2018 08:00 EDT

Je ne me plains pas, mais…

Je ne cesse de m’étonner de la charge du travail exigé du personnel et des infirmières.

Getty Images/iStockphoto

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À 47 ans, mon rêve d'enfance de devenir infirmière est revenu me hanter. Alors, j'ai dit au revoir à ma carrière de 20 ans en loisirs et je me suis inscrite au cégep en soins infirmiers. Trois ans plus tard, voilà, je suis devenue infirmière.

Je ne cesse de m'étonner de la charge du travail exigé du personnel et des infirmières. Je travaille le soir dans un centre de longue durée, un CHSLD dans les Laurentides. Je suis responsable de 76 résidents sur 2 étages et je travaille de concert avec 9 préposés aux bénéficiaires (PAB) et 3 infirmières auxiliaires.

En moyenne, chacun des PAB s'occupe de 8 résidents durant son quart de 7,25 heures. Cela représente environ 41 minutes de soins par résident, par soirée, ou environ 6 minutes d'attention par heure. Leur routine ressemble un peu à ceci: 15H15 après le rapport, les résidents qui font la sieste sont relevés et/ou amener à la toilette. 16H30 tous les résidents sont amenés à la salle à manger et 1/3 doit être nourris par le personnel. 17h30 : Après le souper, on ramène les résidents au salon, d'autres à la toilette et d'autres qu'on installe au lit. C'est aussi le début des soupers en rotation des PAB. À 19 :00 c'est l'heure de la collation et à 19 :30 les mises en nuit se poursuivent. À 21 :00 les pauses débutent, à 22h c'est la tournée, et 23h c'est le départ.

Pour ce qui est des Infirmières auxiliaires, elles sont continuellement debout sur le plancher à distribuer des centaines de pilules avant le souper et avant le coucher, elles prennent des signes vitaux, suivent les plans de traitement, aident les PAB, et tentent de faire de leur mieux pour offrir un petit soin personnalisé à chaque résident. Elles doivent souvent agir au-delà de leur champ de compétences, car l'infirmière n'est pas toujours disponible.

Si le personnel est habitué, généralement la soirée se passe sans trop de problèmes. Par contre, il n'y a pas de place pour les imprévus. Aussitôt qu'il y a quelqu'un de nouveau sur le plancher, ou qu'un résident entre en soins aigus, ou en soins de fin de vie, ou la présence de cas d'isolation (les jaquettes jaunes, sans prime), la cadence doit alors être accélérée pour assurer que les tâches de base soient accomplies. Durant ce type fréquent de soirée, de nombreux imprévus peuvent se produire et font que les résidents deviennent vite désorganisés puisque leur routine sacrée est bouleversée. La stabilité du personnel est importante surtout avec des personnes démentes. Il en résulte une augmentation des chutes, des cas d'agressivité et de comportements perturbateurs.

Le 'L'en CHSLD est pour longue durée. Depuis quelques années, nous avons tendance a oublié le 'L' car en général les résidents qui sont admis aujourd'hui sont des cas plus lourds et vivent moins longtemps. Le résultat fait que les soins à prodiguer sont plus intenses et plus exigeants pour tous. On serait porté à croire que l'administration ajoutera plus de main-d'œuvre pour contrer cet alourdissement de tâches, mais ce n'est pas le cas.

On serait porté à croire que l'administration ajoutera plus de main-d'œuvre pour contrer cet alourdissement de tâches, mais ce n'est pas le cas.

En tant qu'infirmières, tout comme mes collèges de travail, nous sommes submergées de paperasse; comme l'ouverture (ou fermeture) de dossier, la préparation de plans d'intervention, le suivi de notes infirmières, les rapports d'accidents ou de chutes, en plus d'assister aux rencontres de famille. S'ajoute à cela le suivi médical, le suivi de plaie, la gestion de travail, la résolution de problème de plancher (équipements brisés, mauvaise nourriture, problème de télé...), en plus de répondre aux nombreuses demandes des familles, et répondre aux nombreux téléphones tout en veillant sur les problèmes aigus de santé des résidents de la journée.

Tout cela en répondant aux 82 obligations de notre code de déontologie des infirmières! L'expression «on fait ce qu'on peut et pas ce qu'on veut» prend tout son sens ici, car nous avons l'impression de «surfer» sur nos permis de pratique en ce moment.

L'expression «on fait ce qu'on peut et pas ce qu'on veut» prend tout son sens ici, car nous avons l'impression de «surfer» sur nos permis de pratique en ce moment.

Pour nous aider à nous souvenir de nos obligations professionnelles, nous recevons régulièrement avec la revue de l'Ordre des infirmières, le bulletin «Le Réglementaire» qui énumère tous les infirmières et infirmiers qui ont enfreint à leur devoir et les conséquences qui en découlent.

En faisant l'addition du nombre de cas de blessures et d'épuisement chez les employés, du manque d'infirmières à engager, du nombre d'employés en départ de retraite (2 dernièrement), du nombre d'employés temporaires provenant d'agences, des demandes croissantes des familles, du surtemps demandé et imposé aux employés... Plus les exigences croissantes de la clientèle, on totalise une situation volatile pour implosion.

C'est avec mes humbles cinq ans en soins infirmiers et mes 20 ans d'expérience en gestion que j'observe tout cela. On m'avait averti en quoi je m'embarquais; ma mère (ancienne infirmière) mes amis et les collègues. Je ne me sens donc pas en droit de me plaindre, mais je ne peux m'empêcher de sympathiser avec les PAB qui font de leur mieux sur le plancher, et avec les infirmières auxiliaires qui deviennent amères avec le temps, et les infirmières de longue carrière qui se font imposer de plus en plus de tâches et de paperasse, avec le résultat qu'elles ont peu de temps pour faire des soins infirmiers et... Elles rêvent à leur retraite.

L'accumulation de mes observations s'est intensifiée durant les deux derniers mois que je viens de passer sur un des deux étages à ma charge. Cela a débuté avec l'absence d'une infirmière régulière, car celle qui est là depuis de nombreuses années a changé de poste pour remplacer une autre qui a pris sa retraite. Cet étage est encore sans infirmière régulière depuis la mi-janvier.

Durant ce temps, nous avons accueilli un résident qui nécessitait plus de soins que normal et à mon avis sans égard aux exigences des autres résidents, et l'absence d'une infirmière régulière et suffisamment de personnel pour un cas aigu de ce type. Ce résident aura dû être hospitalisé, mais a échoué chez nous. Ensuite, il s'est produit une éclosion de grippe suivie par une éclosion de gastro. Le résident en question s'est fait éventuellement transférer à l'hôpital, mais avant cela, combien de résidents ont dû prendre leur mal en patience par manque de temps que l'infirmière dispose, et ce sans compter les plaintes des familles. Il y a eu aussi trois décès durant cette même période et quatre nouvelles admissions. De quoi brûler une équipe au complet. Je ne me plains pas, mais...

Durant toute cette période, j'ai observé l'effritement de la transmission de l'information entre une équipe et l'autre. J'ai vu des infirmières essoufflées à la fin de chaque quart de travail, j'ai vu des infirmières fournir du temps supplémentaire et tourner en rond avant de partir par crainte de manquer à leurs devoirs. Oui, il y a eu d'extraordinaires infirmières qui sont venues et qui ont travaillé avec acharnement, chacune faisant de leur mieux pour combler aux nombreux besoins. Je ne me plains pas, mais...

J'ai vu des infirmières essoufflées à la fin de chaque quart de travail, j'ai vu des infirmières fournir du temps supplémentaire et tourner en rond avant de partir par crainte de manquer à leurs devoirs.

Je pourrais poursuivre, mais je crois que vous avez l'idée. Il y a des solutions, mais à la base elles dépendent toutes sur le fait d'avoir assez d'employés pour offrir un service stable et sécuritaire pour la clientèle, malgré les périodes de surcharge de travail. Assez de préposés pour combler les exigences de chacun des étages et les imprévus. Assez d'infirmières auxiliaires pour s'assurer que les résidents reçoivent les soins qu'ils méritent. Assez d'infirmières sur chaque étage et à chaque quart de travail afin de pouvoir répondre aux devoirs et obligations confiés par notre ordre professionnel tout en assurant la sécurité auprès de nos résidents.

Je ne me plains pas, mais... Un simple constat de l'absurdité de la situation.

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