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24/03/2016 03:19 EDT | Actualisé 25/03/2017 05:12 EDT

Qui gagne à détruire les CLSC?

Voilà le véritable échec du docteur Barrette, trop enlisé dans sa «restructurite aiguë» au profit des médecins pour s'occuper de la population. Sommes-nous en présence d'une «médecinocratie»?

Coup de théâtre à Québec, le ministre de la Santé Gaétan Barrette a trouvé l'endroit où il allait subtiliser le personnel en santé qu'il avait promis à ses amis médecins des Groupes de médecine familiale (GMF)! Dans les CLSC!

Ceci étant dit, il n'y a rien de surprenant dans cette nouvelle attaque de Gaétan Barrette à l'encontre des services publics. Se comportant comme un «médecin homme d'affaires» en santé, il n'a pas intérêt à avantager les CLSC, des organisations sans but lucratif, contrairement à la majorité des GMF qui sont des entreprises privées à profit. Sans oublier que les médecins ne contrôlent pas les CLSC.

Voici les propos de M. Barrette, tels que rapportés par Le Devoir, lorsqu'on lui a demandé s'il n'aurait pas pu forcer les médecins à travailler dans les CLSC, plutôt que de déplacer des équipes de professionnels pour leur prêter main-forte dans des cliniques privées gérées par des médecins: «Pour ce faire, il aurait fallu que j'augmente de façon spectaculaire le nombre de CLSC». Or, j'ai une petite nouvelle pour lui, il y a plus de CLSC au Québec que de GMF, environ 275 versus 250 en 2015.

Depuis leur création, les CLSC ont été désavantagés. Les cabinets privés ont attiré les médecins grâce au paiement à l'acte, beaucoup plus lucratif que les salaires versés dans les CLSC. De plus, comme le rapportait l'ancien député de ma circonscription, Camil Bouchard, les valses-hésitations politiques sur leur mission et le sous-financement chronique n'ont pas aidé au développement du réseau.

Les CLSC, dont la vocation était de devenir des centres de santé interdisciplinaires, comme le veut maintenant le ministre Barrette pour ses GMF, n'ont jamais bénéficié de l'affection nécessaire pour atteindre leur plein potentiel.

Depuis plus d'un an, le Parti libéral est incapable de remplacer, suite à son décès, le seul médecin du CLSC de Mansonville. Au début de l'année 2015, 425 citoyens de l'Estrie ont déposé une plainte au CIUSSS et, depuis, la situation a empiré. Le poste de physiothérapeute a été coupé; les travailleuses sociales et l'infirmière, en congé de maladie, n'ont pas été remplacées.

Voilà le véritable échec du docteur Barrette, trop enlisé dans sa «restructurite aiguë» au profit des médecins pour s'occuper de la population.

Sommes-nous en présence d'une «médecinocratie»? La célèbre phrase d'Abraham Lincoln a maintenant une version québécoise: un gouvernement de médecins, par les médecins, pour les médecins. Ce n'est pas normal que notre système de santé soit géré pour le bénéfice des 22 550 médecins, et non pour le bien commun des 8 250 000 Québécois.

L'idée n'est pas de dénigrer les médecins, qui travaillent fort pour notre santé. Cependant, en cette époque austère où l'État coupe dans l'aide aux devoirs et dans les collations de nos petits, nous n'avons pas entendu beaucoup de médecins remettre publiquement en question les 800 millions $ payés en trop et l'augmentation fastueuse négociée par Gaétan Barette (42 % pour les spécialistes et 34 % pour les omnipraticiens).

Cerise sur le sundae, une clause remorque rattachée à la dernière négociation des employés de l'État va minimalement leur rapporter 368 millions $ de plus au cours des prochaines années. Les médecins du Québec sont parmi les mieux payés au monde.

Donner ses lettres de noblesse aux CLSC

Pourquoi est-il important de préserver et de renforcer les CLSC? Parce qu'il s'agit d'un service de proximité, qui a une approche globale incluant la prévention des troubles de santé, contrairement aux GMF qui sont principalement axés sur l'aspect curatif.

Lorsque l'on apprend que 85 % des besoins la population dans le domaine de la santé et des services sociaux relèvent de la première ligne, on comprend que c'est là où il faut agir.

Présents aux quatre coins du Québec, les CLSC sont l'outil de prédilection pour remplir le rôle de service de proximité. C'est pourquoi je propose:

  • D'intégrer aux CLSC des cliniques d'infirmières inspirées de la clinique SABSA à Québec;
  • D'ouvrir les CLSC sept jours sur sept, et 24 heures sur 24, afin qu'ils deviennent le lieu naturel où se rendraient les citoyens lorsqu'ils éprouvent des problèmes de santé qui relèvent de la première ligne, dans le but de libérer les urgences des hôpitaux pour ... les urgences;
  • D'augmenter l'autonomie des infirmières en rendant effective l'ordonnance collective dans l'ensemble des CLSC. L'ordonnance collective permet aux infirmières, qui ont reçu une formation préalable, d'effectuer certains actes médicaux dans des domaines tels les problèmes comme la haute pression et le diabète. Chez les Québécois de 65 ans et plus, on dénombre pas moins de 500 000 citoyens souffrant de haute pression;
  • D'encourager le maintien à domicile des aînés, ce qui est moins coûteux et qui répond aux attentes de la majorité des citoyens, et d'en confier la coordination aux CLSC;
  • D'assurer la pérennité des CLSC sur l'ensemble de notre territoire avec un financement indépendant et stable dans le temps.

Il serait tout à fait possible de financer les nouvelles cliniques d'infirmières en mettant fin à l'évitement fiscal que constitue l'incorporation des médecins. Mise en place par l'ancien ministre de la Santé Philippe Couillard, elle représente un manque à gagner annuel de 150 millions $ pour le gouvernement du Québec et ce, avec l'incorporation de seulement la moitié des médecins. Récupérer cet argent nous permettrait de financer sur une base annuelle les cliniques d'infirmières dans tous les CLSC du Québec.

La destruction tranquille des CLSC

Comme je l'écrivais le mois dernier au sujet des CPE, la droite fédéraliste de Philippe Couillard détruit pièce par pièce le modèle québécois afin que le Québec devienne «une province comme les autres».

Pourtant, ce qui distingue le Québec en Amérique du Nord, en plus de notre langue, c'est notre modèle québécois. Grâce à notre filet social, nous avons une société qui est plus égalitaire que celle du Canada. Oui, notre niveau d'imposition des revenus est plus élevé, mais cela nous permet de prendre soin d'un plus grand nombre de citoyens.

Des études récentes d'économistes du FMI et de l'OCDE, organismes que nous ne pouvons pas qualifier de progressistes, ont démontré que plus la fortune des riches s'accroît, moins la croissance est forte. La croissance des inégalités nuit à l'économie, démolissant ainsi la théorie du trickle down, le fameux ruissellement magique de l'argent des riches vers les pauvres.

Plusieurs études démontrent également un niveau d'inégalités plus faible au Québec qu'au Canada. En général, les pays anglo-saxons font partie des pays riches les plus inégalitaires, alors que les pays scandinaves, où les niveaux d'imposition sont parmi les plus élevés au monde, sont les pays les plus égalitaires et... où il fait mieux vivre.

Le Québec serait mieux servi s'il était gouverné par des élus qui veulent le bien-être de sa population, plutôt que par des hommes qui veulent le réduire à une pâle copie canadienne du siècle dernier.

Ce billet a initialement été publié dans l'Aut'Journal.

DE LA MÊME AUTEURE

>La destruction tranquille des CPE

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