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27/12/2014 02:25 EST | Actualisé 26/02/2015 05:12 EST

Alexandre Soljénitsyne et «le déclin du courage»

Mais le combat pour notre planète, physique et spirituel, un combat aux proportions cosmiques, n'est pas pour un futur lointain; il a déjà commencé. Les forces du Mal ont commencé leur offensive décisive.

Alexandre Soljénitsyne

Un des constats importants qui s'imposent à l'aune du récent débat sur la Charte de la laïcité au Québec est à quel point il est devenu ardu, pour une société comme la nôtre, de se penser ou d'agir collectivement sans que des groupes de la société ou alors des individus ne se sentent lésés ou bafoués dans ce qu'ils jugent être, souvent avec excès, leurs droits les plus fondamentaux. La primauté du droit des uns et des autres (y compris des entreprises) a pris des proportions énormes dans nos sociétés occidentales. Dès lors, la pensée collective, s'exprimant bien souvent par le pouvoir politique des États chargés d'incarner la volonté générale, devient quasi impossible, confinant nos sociétés à demeurer des masses amorphes de citoyens possesseurs de droits au sein du libre marché globalisé. La fin suprême de ces derniers, pour ceux n'ayant pas réussi à fuir par l'esprit, consiste ainsi désormais à jouir privément des biens matériels au sein d'un monde consumériste et du divertissement spécialement aménagé pour eux. Pendant ce temps, profitant de notre inertie collective, les élites économiques et financières mondiales poursuivent leur développement économique à tous crins, la concentration des richesses entre quelques mains avides s'accentue et cet habitat qui est le nôtre et qui s'appelle la Terre continue d'être pillé de ses ressources de façon sauvage.

Si le tableau d'ensemble est certes caricaturé et que tous ne se complaisent pas dans la futilité de cette société massifiée, il n'empêche que le prix à payer pour une société strictement régulée par le droit est de cet ordre: c'est-à-dire une société incapable de se penser et d'agir collectivement et donc incapable de se prémunir contre la bêtise et les initiatives de quelques-uns allant à l'encontre de l'intérêt commun. Car ce droit, érigé en mesure de toute chose et unique régulateur de nos sociétés humaines, plutôt que de susciter et d'encourager ce qu'il y a de noble en chacun, éveille plutôt l'égoïsme et l'intérêt, en plus de pouvoir être instrumentalisé à des fins autres que ce qu'il était prévu, comme le penseur à l'honneur dans ce texte l'avait remarqué.

Le malaise actuel de nos sociétés occidentales a déjà été diagnostiqué et décrié par l'un des grands écrivains russes du XXe siècle: Alexandre Soljénitsyne (1918-2008). Dans un discours demeuré célèbre et prononcé à l'Université Harvard en juin 1978, Soljénitsyne, prix Nobel de littérature en 1970, pourfend les élites politiques et intellectuelles du monde occidental, qu'il accuse d'être en partie responsables du déclin moral et spirituel de l'Occident et qui, par manque de courage, confineraient leurs sociétés à s'autogérer par le droit en laissant ce que Soljénitsyne considère être le Mal s'infiltrer toujours plus. Bien installées dans le confort matériel d'une carrière qui les dissuade de se sacrifier pour le bien commun ou se dissimulant sous de faibles politiques justifiées par des considérations futilement ‹‹théoriques, pragmatiques et rationnelles››, les élites de l'Occident n'ont pas le courage nécessaire pour affronter les défis posés au monde occidental, selon lui. Ce serait pourquoi ce monde occidental - enfermé dans des structures légalistes sans âmes - est devenu décadent, matérialiste, corrompu et qu'il court à sa perte.

Rappelons qu'Alexandre Soljénitsyne a connu le régime stalinien d'URSS et a passé huit années dans le Goulag pour avoir critiqué Staline et ses politiques dans certaines de ses correspondances. Ce sont ces années passées dans les camps staliniens qui lui inspireront l'écriture de L'Archipel du Goulag, son plus célèbre livre. Rebelle et dissident face aux politiques de censure du régime soviétique, il est arrêté puis expulsé d'URSS en 1974. Il passera la majeure partie des années suivantes aux États-Unis, avant de retourner dans sa Russie natale dans les années 1990, après la chute du régime soviétique.

Soljénitsyne est donc un homme qui a connu les horreurs du communisme. Il a connu les horreurs du collectivisme exagéré, qui va jusqu'à nier l'individu et qui est contrôlé par une imposante machine bureaucratique rationnelle et déshumanisante. Face aux horreurs de cette dictature communiste, on serait tenté de croire qu'il allait jouir de la liberté individuelle dont les gens pouvaient bénéficier aux États-Unis. Mais ce ne fut pas le cas. Si le monde soviétique s'avérait être la dictature du collectif, Soljénitsyne s'aperçut que l'extrême légalisme du monde américain tendait vers son opposé, soit la dictature de l'individu. Les deux régimes possédaient cependant en commun un matérialisme et un rationalisme exacerbés ne répondant pas aux aspirations spirituelles de l'Homme. Il souhaitait donc voir s'établir des sociétés plus conformes à l'être humain, dans lesquelles devait s'instaurer un sain équilibre entre l'individu et le collectif, de même qu'entre la nature charnelle et la nature spirituelle de l'Homme. Ainsi, voici la critique cinglante qu'il adressait au monde occidental incarné par les États-Unis en 1978 et l'appel urgent au redressement qu'il souhaitait voir se réaliser face aux menaces de notre temps...

La société légaliste et le malaise occidental

Intitulé le ‹‹déclin du courage››, le discours de Soljénitsyne débute par une analyse de la société étasunienne de son époque. Comme il le souligne, la formation des États modernes, dans le sillage des penseurs des Lumières, avait pour objectif de permettre aux hommes d'être libres et de rechercher le bonheur. Sur ce point, la Déclaration d'indépendance américaine ne peut être plus claire et lui donne raison: ‹‹tous les hommes sont créés égaux; que leur Créateur les a dotés de certains droits inaliénables, parmi lesquels la vie, la liberté et la recherche du bonheur››. Et c'est donc pour protéger ces droits sacrés que la société américaine s'est dotée d'une organisation légaliste, où le droit fait foi de tout et vise à permettre aux individus l'atteinte de ce qu'ils jugent être leur propre bonheur.

Bref, les objectifs des penseurs à l'origine de la société américaine, remarque Soljénitsyne, ont été accomplis: les hommes sont libres d'un point de vue légal et vivent dans une abondance matérielle qui leur procure un certain bonheur. Mais, selon lui ‹‹un bonheur au sens appauvri du mot››. Nos sociétés occidentales auraient une idée tronquée du bonheur humain et du progrès. Ceux-ci ne dépendent aucunement de l'abondance matérielle, de la croissance illimitée, de la concurrence, du développement économique sauvage ou encore des mégas-foires-festivals superficiels émanant des élites financières et économiques à la recherche de débouchés, de profits et du souci de divertir les masses. Selon lui, le progrès et le bonheur humains sont plutôt redevables à la dimension spirituelle de l'homme, à quelque chose ‹‹de plus noble et de plus subtil››, sur lequel il reviendra plus tard dans son discours...

De plus, poursuit-il, la société légaliste possède une tare importante. Ce serait que, d'un strict point de vue légal, rien ne peut être refusé à l'individu dans une société uniquement régulée par le droit. Chacun lutte pour étendre ses droits jusqu'à la limite dans ce type de société. Progressivement, mais sûrement, la pensée commune devient dès lors impossible et la société cesse de se penser et d'avancer, elle reste bloquée. Selon Soljénitsyne, l'Occident court à sa perte emprisonnée au sein d'une structure sociale strictement légaliste. Non pas que le droit ne soit pas indispensable, mais il ne saurait être l'unique instrument de gestion des sociétés humaines. Lucide, il entrevoyait par exemple les difficultés que rencontrerait un grand chef d'État qui voudrait accomplir de grands projets porteurs et innovateurs pour son pays, étouffé par le politiquement correct et les pièges de ses adversaires épiant ses moindres faits et gestes. La société ne peut tout simplement pas survivre contre les initiatives de quelques-uns au sein d'un système uniquement régulé par le droit. C'est pourquoi, affirmait-il, il était désormais temps de défendre ‹‹non pas tant les droits de l'homme que ses devoirs››.

Le droit, une brèche pour le mal

Selon Soljénitsyne, l'erreur des penseurs à l'origine des structures strictement légalistes des sociétés occidentales est de ne pas avoir considéré que si l'homme, armé du libre arbitre, peut faire le bien, il peut également faire le mal. Or, ce que permet une société uniquement régulée par le droit est précisément de permettre au mal de s'infiltrer et de manœuvrer à sa guise, notamment en utilisant la lettre de la loi pour en dénaturer l'esprit. C'est ainsi que des actions jugées immorales sont tolérées dans nos sociétés, car elles respectent malgré tout la lettre du droit. De tolérance en tolérance, cette immoralité gagne du terrain et des choses autrefois jugées impensables sont aujourd'hui aisément admises.

Ceci s'explique par le fait qu'une ‹‹liberté destructrice et irresponsable s'est vue accorder un espace sans limites›› grâce à cette instrumentalisation rendue possible par le droit. Il cite en exemple cette ‹‹violence morale faite aux enfants par des films tout pleins de pornographie, de crime, d'horreur (notons ici que les exemples contemporains ne manquent pas)...puis il poursuit... On considère que tout cela fait partie de la liberté, et peut être contrebalancé, en théorie, par le droit qu'ont ces mêmes enfants de ne pas regarder er de refuser ces spectacles››.

Il cite également la presse comme exemple du mauvais usage de la liberté qui lui est accordée, notamment par un certain manque d'éthique qui fait qu'elle trompe parfois le peuple et qu'elle manipule l'opinion de façon éhontée. Il ajoute que si les individus sont libres au sens légal du terme au sein des sociétés occidentales, ils sont prisonniers des sujets ‹‹à la mode›› choisis par le système médiatique uniformisé. Monopolisée par les élites financières et économiques, la presse écarte des sujets ou des personnages susceptibles de remettre les choses en question, d'apporter des réflexions profondes ou alors d'élever et d'émanciper la population, pour leur choisir plutôt des sujets futiles et superficiels. Pour Soljénitsyne, en étant au service des courants dominants et des sujets ‹‹à la mode›› qu'elle contribue à créer elle-même, tout en se fermant au reste, la presse ‹‹donne naissance à de solides préjugés de masse, à un aveuglement qui à notre époque est particulièrement dangereux››.

Cette dénaturation de l'esprit des lois et de la liberté par l'instrumentalisation de la lettre du droit fait en sorte que le mal gangrène la société, qui se transforme progressivement. Subissant de manière croissante et de plus en plus jeune les influences néfastes de la sous-culture de masse, les individus changent au gré des générations et il deviendra de plus en plus ardu de renverser la tendance de l'enfermement des populations dans un meilleur des mondes, suivant la logique de Soljénitsyne. C'est en ce sens que, pour lui, ‹‹L'organisation légaliste de la vie a prouvé ainsi son incapacité à se défendre contre la corrosion du mal››. Il en appelle à un ressaisissement civique des élites de l'Occident pour inverser la tendance avant qu'il ne soit trop tard. Il soutient que‹‹après avoir souffert pendant des décennies de violence et d'oppression, l'âme humaine aspire à des choses plus élevées, plus brûlantes, plus pures que celles offertes aujourd'hui par les habitudes d'une société massifiée, forgées par l'invasion révoltante de publicités commerciales, par l'abrutissement télévisuel, et par une musique intolérable››.

Les racines du déclin de l'Occident

Dieu est mort! Dieu reste mort! Et c'est nous qui l'avons tué!

Nietzsche, Le gai savoir

À la suite de cette analyse sévère du monde occidental de son époque, l'écrivain russe cherche à comprendre comment celui-ci, jadis rempli de promesses, a pu en arriver à ce qu'il appelle sa ‹‹débilité présente››.

Selon lui, les racines du déclin occidental remontent à la Renaissance, notamment au sein d'une frange du courant humaniste qui, guidée par ce que les Grecs nommaient l'hubris, a fait en sorte que l'émancipation de l'homme est allée jusqu'à détourner celui-ci de toute transcendance. Par un manque d'humilité, par orgueil et un surcroît de foi en la raison et en la science, cet humanisme s'est détourné de tout ce qu'il ne pouvait expliquer empiriquement - y compris Dieu - pour se refermer sur le seul monde matériel, dorénavant le seul horizon humain possible. Ce nouveau ‹‹anthropocentrisme›› a fait en sorte que la fin visée pour l'Homme se confinait désormais à son seul bonheur sur Terre, bonheur permis, croyait-on, par la structure légaliste des sociétés issues de la pensée des Lumières et par l'essor du commerce et des sciences symbolisant le progrès et la domination de l'Homme sur la nature.

Ainsi, si les hommes ont vu leur nature charnelle niée pendant des siècles durant le Moyen-Âge, ils voient progressivement leur nature spirituelle subir le même sort depuis la Renaissance. De ce fait, remarque Soljénitsyne, l'Homme n'est pas plus épanoui ni plus heureux et il constate même une profonde ‹‹misère morale›› chez ses contemporains, malgré les progrès matériels et techniques accomplis depuis trois siècles. Les sociétés occidentales, selon lui, sont désormais dans une impasse sociale et politique et doivent hausser l'échelle de leurs valeurs humaines: ‹‹Il n'est pas possible, avance-t-il, que l'aune qui sert à mesurer de l'efficacité d'un président se limite à la question de combien d'argent l'on peut gagner, ou de la pertinence de la construction d'un gazoduc››. Persuadé de courir après le progrès, l'Homme s'est approprié et s'est fait maître de la nature et du monde matériel empirique comme jamais auparavant dans son histoire. Mais il s'agissait d'un mirage, d'un faux progrès, selon Soljénitsyne.

C'est ainsi que le progrès qu'il appelle de ses vœux est tout autre et est d'ordre spirituel. Il consiste plutôt à faire en sorte que les humains puissent ‹‹quitter cette vie en créatures plus hautes que nous n'y étions entrés››. Et ce n'est pas la domination de la nature, ni la croissance économique, ni le progrès technique ou technologique qui vont accomplir ce progrès spirituel, selon lui, d'autant plus que ce progrès matériel n'enrichit qu'une minorité avide et qu'il va à l'encontre de la viabilité de notre habitat terrestre. Il nous faut reconsidérer notre conception de la vie, du bonheur et du progrès. Il en appelle à un ‹‹embrasement spirituel›› de l'Occident, sans quoi celui-ci périra par sa propre faute. Ceci implique que l'homme sorte de sa banalité quotidienne et du confort aliénant de son monde matériel pour se rappeler ce qu'est fondamentalement la vie. Il doit se poser ces questions, qui sont encore, pour nous, d'une brûlante actualité: ‹‹Est-ce vrai que l'homme est au-dessus de tout ? N'y a-t-il aucun esprit supérieur au-dessus de lui ? Les activités humaines et sociales peuvent-elles légitimement être réglées par la seule expansion matérielle? A-t-on le droit de promouvoir cette expansion au détriment de l'intégrité de notre vie spirituelle?››. Soljénitsyne termine son discours en prétendant que si nous voulons continuer d'avancer et d'évoluer, une ‹‹nouvelle étape anthropologique›› doit impérativement s'entamer, qui devra nous permettre de ‹‹monter...toujours plus haut››.

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