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15/04/2015 11:27 EDT | Actualisé 15/06/2015 05:12 EDT

La sociologie a le dos large

La sociologie est actuellement accusée de tous les maux, parce qu'elle ose critiquer l'idéologie dominante avec des faits. Mais la sociologie a le dos large et ce n'est pas, ni la première, ni la dernière fois de l'histoire que de petits dictateurs tentent de l'éliminer.

En ces temps d'austérité et de régression sociale, la sociologie est perçue comme une discipline « inutile et rebelle » par un vaste public qui s'abreuve des paroles de chroniqueurs qui décrivent d'une façon manichéenne une société où les bons affrontent les méchants dans l'arène publique.

Tout le monde a sa petite opinion sur la société, ce qui donne l'impression à plusieurs que la sociologie relève plus de l'opinion personnelle d'un individu que de la science. Pourtant rien n'est plus faux. Selon l'un des plus grands sociologues du Québec, le professeur Marcel Fournier de l'Université de Montréal, « le sociologue collecte des données, il a recours à des méthodes rigoureuses de recherche et il fournit de riches perspectives d'analyses. Il nous apprend que la réalité sociale est complexe, que la vie en société est plus compliquée qu'on ne le pense et qu'on ne change pas une société en un tour de main. » Dans un monde ultra-médiatisé où le débat public est polarisé entre des positions de plus en plus simplistes et extrémistes, le sociologue devient en quelque sorte ce maudit « intello » casse-pied qui tente constamment de nuancer et d'approfondir les idées. Il questionne l'origine des idées et démasque les idéologies qui cherchent à nous faire croire que la réalité sociale se résume à nos expériences personnelles et qu'il n'existe pas d'autres mondes que notre univers social immédiat. L'objectif de la sociologie n'est pas seulement de critiquer la société, mais aussi de la faire évoluer vers le bien commun.

Le sociologue fournit une interprétation de la réalité sociale basée sur des données qu'il amasse d'une façon rigoureuse sur le terrain qu'il s'est fixé. Il utilise des techniques d'enquête comme le sondage, l'entrevue, l'analyse textuelle et l'observation participante, ce qui lui permet de baser ses observations sur des faits qui vont au-delà du sens commun. L'analyse sociologique est donc utile à tous les individus qui désirent baser leurs opinions et leurs décisions sur des faits plutôt que sur des programmes politiques ou des opinions populistes à la mode. C'est ce que j'enseigne à mes étudiants depuis plus de vingt ans : refuser les idéologies et construire sa propre pensée en se basant sur des faits et en gardant toujours à l'esprit que la réalité sociale est rarement noire et blanche.

Le sociologue est aussi un citoyen et il peut choisir de s'engager socialement. Il est bien placé pour le faire puisqu'il connaît les différents rouages du fonctionnement de la société. Certains sociologues se servent même de leur discipline et de la crédibilité qui vient avec le titre pour faire la promotion d'un programme politique. Pourtant, la sociologie ne se résume pas au commentaire social très populaire du sociologue-polémiste de droite Mathieu Bock-Côté dans Le Journal de Montréal ou à quelques étudiants marxistes du Département de sociologie de l'UQAM qui sont, en ce moment, au cœur d'un certain radicalisme de gauche au Québec. Malheureusement, c'est plutôt cette image de la sociologie comme instrument de justification politique qui est présentement prédominante dans notre univers médiatique, notamment parce qu'elle joue le jeu de la polarisation du discours vers les extrêmes.

Contrairement à la croyance populaire, il y a donc des sociologues qui sont politiquement plus à droite et d'autres plus à gauche et ils travaillent partout dans la société, pas seulement dans le domaine de l'enseignement. Ils ne sont pas tous des méchants péquistes ou des gauchistes de l'UQAM. Saviez-vous que Michelle Courchesne, Joseph Facal et Stéphane Dion sont des sociologues? Que Marie-France Bazzo, Pierre Craig et Denise Bombardier ont tous une formation en sociologie? Que le président du conseil d'administration de la Caisse de dépôt et de placement du Québec, Pierre Tessier, est sociologue. Que j'ai moi-même déjà été directeur général et gestionnaire d'un Salon du livre? La sociologie est une excellente formation de culture générale qui mène à plusieurs types de métiers, elle est donc loin d'être « inutile » pour la société québécoise.

Nous vivons actuellement dans une société répressive avec des gouvernements qui musèlent les scientifiques au profit de leurs idéologies politiques. C'est pour cela que la sociologie est actuellement accusée de tous les maux, parce qu'elle ose critiquer l'idéologie dominante avec des faits. Mais la sociologie a le dos large et ce n'est pas, ni la première, ni la dernière fois de l'histoire que de petits dictateurs tentent de l'éliminer.

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