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13/11/2018 14:20 EST | Actualisé 13/11/2018 14:28 EST

Santé mentale: faut-il attendre une catastrophe avant d'agir?

Rappelons les faits: pas moins de trois Québécois s'enlèvent la vie chaque jour et une personne sur cinq souffrira d'une maladie mentale au cours de sa vie.

L'Organisation mondiale de la Santé (OMS) estime qu'en 2020, les maladies mentales seront la seconde cause de maladie et d'incapacité, après les maladies cardiovasculaires.
Mat Denney via Getty Images
L'Organisation mondiale de la Santé (OMS) estime qu'en 2020, les maladies mentales seront la seconde cause de maladie et d'incapacité, après les maladies cardiovasculaires.

Imaginez le topo.

Chaque jour, un Québécois sur cinq est agressé par un ours. Pire encore, trois Québécois meurent chaque jour sous les griffes d'un groupe formé par ces bêtes terrifiantes et affamées.

Chaque jour, le même scénario. Inlassablement.

Évidemment, face à cette grave menace, la panique s'installe peu à peu dans la population et les citoyens sont aux abois. Claude de Montréal clame haut et fort sur les tribunes radiophoniques: «Va falloir faire quelque chose, parce que ça n'a plus de bon sens».

«Je n'ose même pas sortir de chez moi», ajoute Mireille de Val-d'Or. Les gros titres des quotidiens sont éloquents et sans appel: «Le Québec sous attaque!» titre un journal en une. De son côté, un autre média se questionne et analyse la situation en profondeur dans un cahier spécial de plus de 20 pages: «L'ours: menaçant ou menacé?».

Le premier ministre du Québec, interpellé par les événements, lance en conférence de presse: «C'est une situation très inquiétante. Il faut assurer la protection des Québécois et des Québécoises» et annonce du même coup la mise sur pied d'une commission d'enquête.

Sans attendre, le ministre de la Sécurité publique débloque un budget de plusieurs dizaines de millions de dollars afin de pourvoir toutes les familles québécoises d'une trousse de premiers soins et d'un piège à ours. «Une réponse sérieuse à un problème sérieux», dixit le ministre. De son côté, la ministre de la Santé lance un appel à tous les intervenants.

Scientifiques, zoologistes, agents de la protection de la faune, médecins et vétérinaires sont invités par la ministre à une table de concertation pour coordonner l'ensemble des activités sur le terrain.

«Il s'agit d'un enjeu majeur de santé publique», annonce la ministre. «Il faut un plan d'action concerté et coordonné afin d'éradiquer ce fléau. La santé de centaines de milliers de Québécois et Québécoises est menacée.»

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À ce stade-ci de la lecture, vous êtes évidemment en mesure de comprendre que ce scénario est bel et bien fictif.

Le Québec n'est pas sous attaque d'une meute d'ours affamés et dangereux. Soyez sans crainte.

Or, si ce scénario, digne des meilleurs romans dystopiques, devait se matérialiser, que des attaques sauvages et répétées d'une horde d'ours (ou de loups, ou de zombies... choisissez votre menace) fauchaient la vie de trois de nos concitoyens quotidiennement et qu'elles affectaient la santé de milliers d'autres, est-ce si absurde de prétendre que la réaction de la population, des médias et des politiques serait aussi prompte et forte?

Poser la question est y répondre.

Alors, comment expliquer la quasi totale indifférence des gouvernements, des médias et, à certains égards, de la population en général face à un enjeu de société véritable et actuel qui affecte des milliers de Québécois: le suicide et la santé mentale.

Rappelons les faits: trois suicides par jour

Selon l'Association québécoise de Prévention du Suicide (AQPS), trois Québécois s'enlèvent la vie chaque jour. En 2015 seulement, 1128 personnes sont décédées par suicide. De plus, selon le site du gouvernement du Québec, près de 20% de la population du Québec, soit une personne sur cinq, souffrira d'une maladie mentale au cours de sa vie.

L'Organisation mondiale de la Santé estime qu'en 2020, les maladies mentales seront la seconde cause de maladie et d'incapacité, après les maladies cardiovasculaires.

Face à ce constat alarmant, des questions méritent d'être posées. À quand une véritable levée de boucliers collective et un appel massif à la mobilisation pour mettre en lumière cet enjeu majeur?

On parle ici d'une mobilisation générale et continue, bien au-delà de l'exercice annuel et ponctuel des «journées pour la cause». Certes, la santé mentale et la prévention du suicide sont abordées plus fréquemment sur les tribunes et dans les médias et des progrès ont été enregistrés en ce sens au cours des dernières années, mais il n'en demeure pas moins que ces sujets restent tabous et en marge des autres grands enjeux de notre société.

À titre d'exemple, pensons aux dernières élections québécoises. Avec l'environnement, la santé mentale et la prévention du suicide viennent en tête de liste des grands thèmes oubliés durant la campagne électorale.

Un exemple probant démontrant que ces sujets, si importants soient-ils, ne sont pas des enjeux prioritaires aux yeux de nos politiciens. Ceux-ci préfèrent surfer sur des sujets à fort potentiel de gain politique qu'en capital de sympathie.

D'ailleurs, où se trouve donc le sentiment d'urgence de la part de nos politiciens face à cette véritable crise? À quand un engagement formel, de la part du nouveau gouvernement, consistant à mettre sur pied un plan d'action concret, concerté et collectif en matière de sensibilisation et de prévention en santé mentale?

À quand un investissement massif de fonds publics pour offrir un accès aux soins de psychothérapie à l'ensemble de la population québécoise, par le biais du régime d'assurance-maladie universel?

Et, pourquoi pas: à quand une commission d'enquête dans le but d'évaluer l'état de la psychiatrie comme le réclame le Dr Pomerleau, ancien président de l'Association des médecins psychiatres du Québec?

Verra-t-on enfin un gouvernement considérer cet enjeu sérieusement et faire de la santé mentale et de la prévention du suicide l'une des priorités gouvernementales?

Verra-t-on enfin une ministre de la Santé se pencher sur la question dans l'optique de sauver des vies et non d'économiser uniquement des sous?

Enfin, verra-t-on une réflexion critique et un effort concerté de la part des divers intervenants communautaires, des acteurs du milieu de la santé et du gouvernement afin de coordonner leurs efforts dans le but de mettre sur pied des outils et des programmes accessibles et adaptés aux personnes qui ont tant besoin d'aide?

Car, malgré l'augmentation importante des demandes d'accès en psychiatrie et en soins psychologiques, on constate malheureusement un net recul sur le terrain.

Comme en font foi les récentes annonces de fermeture de lits en psychiatrie dans la région de Québec et les suppressions de poste en sociothérapies à Montréal. L'heure est grave et le temps presse.

Allons-nous enfin affronter ce problème de front ou laisserons-nous la situation actuelle se détériorer au risque de mettre des vies supplémentaires en périls?

Certains diront qu'il ne faudrait surtout pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué. Je répondrai qu'il faudrait bien commencer par s'y attaquer.

Ce texte a été initialement publié sur le blogue «Entre les Deux Oreilles»

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