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24/03/2015 11:50 EDT | Actualisé 24/05/2015 05:12 EDT

La lente asphyxie de l'école publique

Ces derniers mois, plusieurs de mes collègues enseignants ont décrit, avec justesse et acuité, l'intenable situation devant laquelle se trouve l'école publique québécoise après des années de compressions brutales dans les écoles et les commissions scolaires. J'ai la conviction profonde que nous en sommes arrivés à ce point de rupture au-delà duquel les écoles n'auront plus les ressources minimales pour assurer leur mission sans nuire aux élèves.

Au quotidien, je suis à même de constater les miracles qu'on me demande d'accomplir avec trois fois rien. Pour offrir le même service avec toujours moins d'argent, les écoles n'ont plus le choix d'amputer l'aide directe aux élèves : elles ont dû réduire le personnel et les mesures d'appui comme l'aide aux devoirs, frappant ainsi de plein fouet les élèves en difficulté. Comme si cela ne suffisait pas, je dois intégrer en classe des élèves qui ont des problématiques pour lesquelles je ne suis pas formé et, comble du mépris, je dois en accueillir toujours plus d'année en année. En guise de remerciement pour les mesures d'appui et l'encadrement que j'offre sans compter les heures, me forçant par le fait même à reléguer ma correction aux samedis et ma planification de cours aux soirs de semaine, le gouvernement libéral veut m'imposer 35 heures de temps de travail à l'école contre 32 à l'heure actuelle sans hausse salariale. Ce faisant, il ferme volontairement les yeux sur les 25 ou 30 heures de travail supplémentaire que j'accomplis à la maison chaque semaine pour planifier, corriger ou répondre à des dizaines de courriels. Voilà les mesures draconiennes que le gouvernement imposera sous peu aux derniers résistants de l'enseignement pour leur casser les reins une fois pour toutes.

Le drame avec toutes ces mesures, c'est qu'elles auront un impact bien documenté sur la réussite et l'encadrement des élèves, même si l'ex-ministre Bolduc préférait affirmer machinalement le contraire sans prouver quoi que ce soit. Au lieu d'affirmer tout et son contraire, le gouvernement Couillard devrait expliquer où et comment seront dégagées les soi-disant économies potentielles engendrées par des fusions de commissions scolaires, mais il préfère plutôt procéder par tâtonnement à un redécoupage discutable.

Dans la même veine, la prétendue absence d'études sur le lien entre le ratio maître-élèves et la réussite n'autorise pas davantage le ministère de l'Éducation à nier la corrélation entre ces deux variables. En fait, cette approche strictement comptable de l'éducation ne permettra jamais de comprendre en quoi le nombre d'élèves dans une classe est directement lié à la réussite. C'est pourtant simple : en éducation, l'essentiel de l'acte pédagogique en soi ne se quantifie pas. Le mot d'encouragement subtil glissé à l'oreille d'un élève à la confiance fragile, le courriel envoyé à un parent inquiet, l'étincelle dans les yeux d'un élève en difficulté et le lien de confiance qui se tisse au quotidien entre un enseignant et des élèves peuvent se mesurer en minutes, en heures, en mois, mais jamais dans le jargon des coupes paramétriques et de l'austérité. Par conséquent, il ne faut pas être un grand stratège pour comprendre que je serai beaucoup moins attentif aux besoins de chacun si j'ai 32 élèves à gérer plutôt que 27.

Je me considère comme engagé, professionnel et compétent. Je suis fier de n'avoir fréquenté que l'école publique et je suis heureux d'y enseigner, mais à toujours l'astreindre à des saignées financières répétées, nous n'aurons bientôt plus les moyens d'y fournir un enseignement de qualité, qui est pourtant un outil d'ascension sociale essentiel. Ce gouvernement semble avoir une stratégie calculée et mesurée, un plan d'ensemble savamment étudié pour appauvrir l'école publique, pour l'émasculer de sa substance, pour lui enlever les moyens de créer, d'éduquer, de former les esprits et, ne l'oublions pas, d'accompagner autant les enfants doués que les élèves en grande difficulté. À force de nous demander toujours de plus en plus avec toujours de moins en moins, on finit par pousser à bout tous les acteurs du milieu de l'éducation.

Comme si la coupe n'était pas déjà pleine, il faut souligner que les gouvernements contemporains successifs, logeant lâchement à la même enseigne, n'ont jamais eu le courage d'imposer à l'école privée le même lot de coupures agressives et de réorganisations improvisées qu'à l'école publique. Considérant le très faible taux d'élèves en difficulté et à besoins particuliers admis par la plupart des écoles privées, cette iniquité relève purement et simplement du scandale. Veut-on vraiment démolir l'école publique au point de la rendre inopérante? La question est légitime, car la priver de précieuses ressources pour continuer à subventionner un système parallèle qui ne profite qu'à une communauté de privilégiés me paraît injuste, inéquitable et inacceptable.

Si couper les ressources de l'école publique et l'oxygène de ceux qui la font vivre est bel et bien la stratégie de ce gouvernement, je lui annonce fièrement que je lutterai sans relâche pour lui faire comprendre que je refuse catégoriquement d'assister à l'agonie idéologiquement orchestrée d'un système éducatif accessible et performant, car j'aime profondément l'école publique.

Monsieur François Blais, je vous lance ce cri du coeur : donnez-moi simplement les moyens de faire mon travail. Et de grâce, du fond du coeur, donnons-nous un système d'éducation publique qui formera ces futurs citoyens curieux, compétents et engagés dont le Québec a bien besoin!

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