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17/10/2016 10:03 EDT | Actualisé 17/10/2016 10:03 EDT

Femme bafouée, vraiment?

Je souhaite parler du malaise qui est là, tapis au fond de la pièce, rarement abordé de front : le jugement négatif que plusieurs posent, ouvertement ou dans leur for intérieur, sur Hillary Diane Rodham, qui a pardonné à son mari ses infidélités.

Je ne reviendrai pas sur les nombreuses critiques, partisanes ou non, et tous les reproches faits à gauche comme à droite à la candidate démocrate à la présidentielle américaine depuis le début de la campagne. Je ne vous dirai pas non plus si je l'adore ou si je voterais pour elle en me pinçant le nez si j'étais née de l'autre côté de la frontière.

Je souhaite plutôt parler du malaise qui est là, tapis au fond de la pièce, rarement abordé de front : le jugement négatif que plusieurs posent, ouvertement ou dans leur for intérieur, sur Hillary Diane Rodham, qui a pardonné à son mari ses infidélités. Je pourrais me limiter à dire «Heille les gens, ça c'est leur vie privée et cela ne nous regarde en rien» pour ensuite fermer la parenthèse, mais, en même temps, j'ai envie de gratter la crasse pour voir ce qu'elle cache.

Voyez-vous, je trouve ces jugements totalement antiféministes. Le fait de placer une femme dans une position de victime, de présumer qu'elle en est une, me pue au nez. Comprenez-moi bien, loin de moi l'idée faire un high five à Bill Clinton ou, dans une moindre mesure, de banaliser l'infidélité et l'intense sentiment de trahison que ressent généralement la personne trompée, mais cela relève de l'intimité et, justement, ne nous regarde en rien. Je me permets néanmoins un petit aparté : qui sommes-nous pour présumer de la teneur des engagements entre ces deux-là, à savoir s'ils sont dans une relation ouverte ou non, comme c'est le cas de bien plus de gens que l'on croit...

Cela dit, pour ce qui est de la pseudo humiliation publique vécue par la candidate à la présidence, là j'ai à dire parce que, le public, c'est nous. Et il serait grand temps de faire preuve de maturité collective et d'admettre que chaque dynamique de couple est unique et complexe. Et je ne parle pas ici des relations malsaines et dysfonctionnelles dans lesquelles on retrouve de la violence et de l'abus. Dans ce texte, j'aborde les relations saines et égalitaires et j'utilise une grille d'analyse en conséquence.

Dans une relation à long terme donnée, 41 ans de mariage dans le cas qui nous occupe, des difficultés peuvent survenir sur la durée, par exemple des infidélités, de part et d'autre. Personne d'autre que les protagonistes impliqués ne peut espérer un jour saisir les tenants et aboutissants de leur dynamique de couple et encore faut-il qu'ils soient très motivés, alertes et travaillants, parce qu'un mariage, c'est de l'ouvrage!

Ainsi, ce n'est pas tant les épreuves rencontrées qui déterminent l'issue d'une relation, mais bien comment on les gère. Tant qu'il y a de l'amour, il y a de l'espoir. C'est pourquoi j'ai toujours eu du mal avec la position absolutiste du «tout ou rien» tenue par bien des gens. «Le jour où tu me trompes, c'est fini!». Ben oui toi chose, aux vidanges tout ce qui a été patiemment construit pendant des années simplement pour laver son orgueil et son honneur. La belle affaire...

C'est précisément ce qui accroche dans le cas de la candidate démocrate. Pour les tenantes et tenants de ces vieilles conceptions passéistes, chez nous comme ailleurs, elle est nécessairement une femme bafouée, humiliée, une victime.

En y réfléchissant bien, le tronc commun entre les crimes d'honneur et juger une femme qui demeure en couple avec son mari infidèle, c'est la conception de la sexualité comme source de honte et d'humiliation pour les femmes...

Or c'est totalement infantilisant de placer une femme dans une telle position de passivité face aux événements, de nier ainsi son agentivité. Un coup parti, avec une mentalité aussi archaïque, pourquoi ne pas revenir à l'époque pas si lointaine où les femmes étaient considérées comme des mineures au sens de la loi?

La honte

«Elle n'a donc aucune fierté? Elle a été humiliée publiquement devant la planète entière! Je ne comprends pas pourquoi elle est restée avec lui. Si c'était moi...» Combien de fois avez-vous entendu ça au détour d'un repas de famille ou d'un verre entre amis depuis la fin des années 1990? C'est le genre de commentaires qui me font monter le raifort au nez!

Le maudit orgueil, la fierté blessée et l'honneur bafoué, je trouve que c'est non seulement immature, déraisonnable et ringard comme concept, mais surtout, cela nuit inutilement à l'épanouissement des individus. Tassez-moi ça tout de suite! L'orgueil est toujours mal placé, point. Ce sont de vieilles conceptions, du conservatisme social, de vieux préjugés ancrés parmi les plus crasses, qui peuvent même s'avérer dangereux lorsque poussés à l'extrême. Parce qu'à l'autre bout du spectre, ça nous donne les foutus crimes d'honneurs.

Je suis bien consciente que mon parallèle va vous sembler fort de café. «Wô! Tout de même, un crime d'honneur... On parle d'assassiner une personne en raison de sa sexualité!» Évidemment que je ne mets pas les deux phénomènes sur un même pied d'égalité! Je parle d'un continuum de mentalité dangereuse pour les femmes. Parce qu'en y réfléchissant bien, le tronc commun entre les crimes d'honneur et juger une femme qui demeure en couple avec son mari infidèle, c'est la conception de la sexualité comme source de honte et d'humiliation pour les femmes, que ce soit leur propre sexualité ou celle de leur partenaire.

Ainsi, les femmes modèles, exemplaires et admirables seraient passives, chastes et fidèles. De vraies saintes! Et elles deviendraient automatiquement des victimes, humiliées jusqu'à la fin des temps, en cas d'infidélité de leur partenaire. Elle est où l'égalité dans cette conception des choses? Il faut s'opposer de toutes nos forces à ces stéréotypes passéistes qui réduisent le terrain de jeu des femmes à un mince corridor et dont le pendant masculin est «tous des cochons, tous des salopards». Bonjour le dialogue!

Parce qu'on est en 2016, pour utiliser une formule bien galvaudée, les partenaires dans un couple doivent être de facto considérés comme égaux. S'ils s'engagent à long terme et veulent construire ensemble quelque chose de beau, ils doivent être bien au courant qu'ils vont affronter du vent de face et toutes sortes d'épreuves et de difficultés. Parmi celles-ci, probablement qu'un des partenaires sera infidèle en court de route, voire les deux, et ce, peut-être bien à différentes époques de leur vie commune. C'est plate, mais c'est aussi ça la vie.

Les personnes engagées dans un couple peuvent choisir de surmonter leurs difficultés ensemble ou encore de mettre fin à leur relation pour mille et une bonnes et mauvaises raisons, qui ne les regarde qu'eux et eux seuls. Une chose est sûre, il n'y a pas de bon et de méchant, ni de victime, il y a des individus et leur libre-arbitre. Hillary Diane Rodham a fait son lit, qu'on la laisse en paix avec ça.

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